Dix utopies qui ont marqué le Québec - Le Bison ravi: le privé est politique

Dans les années 1970, l'Asociación Española, située sur la rue Sherbrooke, près de l'université McGill, est un haut lieu de rencontres et d'échanges culturels, une sorte de foyer de résistance contre la «société du spectacle». Ce bar se veut un lieu utopique. C'est le monde de l'homo ludens, c'est-à-dire d'un individu qui veut faire de Montréal sa propre oeuvre en s'appropriant l'espace urbain en fonction de ses passions et de son histoire propre.

C'est là que l'on peut d'ordinaire rencontrer Patrick Straram (1934-1988), une des figures centrales de la scène culturelle montréalaise de ces années mouvementées.

Né à Paris, l'apprentissage intellectuel de Straram se fait à Saint-Germain-des-Prés, où il participe à l'aventure de ce qui deviendra l'Internationale situationniste animée par Guy Debord. La vie et l'oeuvre de Straram seront profondément marquées par l'utopie de ce mouvement qui cherche, par une critique de la vie quotidienne, à construire un monde de création et de liberté totales.

C'est ainsi que, interrogé en 1973 sur sa conception de l'engagement, Straram répondait: ce qu'il nous faut, c'est «la liberté que désire la jeunesse dans un monde où les adultes ont à peu près renoncé à vivre. La dé-construction d'un savoir judéo-chrétien-blanc-capitaliste-impérialiste est nécessaire [...]. Mais cette dé-construction implique la construction (production) d'un savoir autre, pour une vie autre, où désir et plaisir aient lieu, LIBERTÉ».

Peu après son arrivée à Montréal, en 1958, il tente d'introduire au Québec la ligne de pensée de l'Internationale situationniste. Malgré une certaine indifférence, il n'aura de cesse d'explorer la critique situationniste de l'aliénation de la vie quotidienne urbaine, l'intégration de l'art dans le quotidien et l'appropriation de l'espace nécessaire à la construction de «situations» nouvelles.

Le mouvement contre-culturel

Le parcours culturel et politique de Straram est celui d'un militant. De 1960 à 1968, tout en s'intéressant au jazz et au cinéma (il participe à la création du premier cinéma de répertoire au Québec), il publie des articles dans pratiquement toutes les publications culturelles de l'époque. Par exemple, il signe, de 1965 à 1967, une chronique dans Parti pris, intitulée «Interprétation de la vie quotidienne». Il tente de renouer avec le projet situationniste d'intégrer l'art dans le quotidien et de mener la lutte contre le «système capitaliste» sur le terrain de la culture.

La deuxième phase du parcours de Straram commence avec son passage dans les milieux hippies de la Californie de 1968 à 1970. Lorsqu'il quitte Montréal, Straram donne l'image d'un intellectuel de la rive gauche et d'un contestataire pur. À son retour, Straram adopte l'apparence physique qu'il conserve jusqu'à sa mort: celle de l'Amérindien errant et marginalisé. Cette image participe de son projet de transformer la vie quotidienne et d'achever la maîtrise de l'espace et de l'histoire. Elle s'inspire de la lutte des Amérindiens, dont il fut témoin à San Francisco, lors de l'occupation d'Alcatraz.

C'est au cours de cette période qu'il devient, sous le nom de «Bison Ravi» (anagramme de Boris Vian), le personnage le plus représentatif de la contre-culture montréalaise: il célèbre avec d'autres l'amitié, l'amour, la drogue et la libération sexuelle.

Dans les années 1970, Straram est au sommet de sa popularité. Il s'agit de sa période la plus active comme artiste et comme militant. Il collabore à de nombreuses revues et publie sept livres. Il participe aussi aux activités de l'Atelier d'expression multidisciplinaire (ATEM), au centre d'essai Conventum.

Révolutionner le vécu

La vie et l'oeuvre de Straram s'inscrivent dans un combat pour transformer la société sur le terrain de la vie quotidienne et de la culture. Comme plusieurs contestataires, Straram reconnaît que «le privé est politique» et qu'il faut donc révolutionner le «vécu».

Non seulement le loisir libéré par la société marchande est devenu un simple appendice de la société bourgeoise, mais la société de consommation a transformé les individus en spectateurs de leur propre vie. Le quotidien est remplacé par la contemplation passive d'images. Que dirait Straram aujourd'hui de ces millions de personnes qui, consommateurs passifs de reality shows, renoncent à créer leur propre histoire?

Straram considère que la vie quotidienne est colonisée par les médias de masse et l'idéologie bourgeoise. Il en est de même pour les loisirs, qui sont organisés et dirigés par le système de production et de consommation. Réduit au simple rôle de spectateur, l'individu souffre d'apathie et se désengage du processus politique.

La dérive urbaine

Le projet utopique de Straram consiste à susciter une critique et un questionnement incessants. «Vivre est critique. Il faut concevoir et faire une critique qui soit une vie.»

La «dérive urbaine» occupe une place centrale dans la transformation du quotidien. Le concept situationniste de la dérive urbaine emprunte à la pratique du flâneur. Cette pratique culturelle permet de briser les contraintes de la routine (métro-boulot-dodo) et d'échapper à l'organisation fonctionnelle des grandes agglomérations urbaines. Ce genre de comportements ludiques permet à l'individu d'être l'auteur de sa propre vie.

Les productions culturelles du Bison ravi constituent, en quelque sorte, des comptes rendus de cette pratique urbaine. Son style d'écriture incorpore des impressions de l'environnement immédiat (espace de vie quotidien), des impressions des lieux où se déroule son activité culturelle (cafés, bars, tavernes, etc.), les oeuvres artistiques ou théoriques (citations et détournements) et les émotions éprouvées dans ces espaces. Il s'agit pour Straram d'en arriver à une construction supérieure de la vie quotidienne en suscitant un contexte d'ouverture et d'expérimentation. L'individu n'est plus alors un simple spectateur de la société du spectacle, mais il est redevenu un acteur de sa propre histoire.

Un autre élément central de l'utopie situationniste chez Straram est l'appropriation d'espaces publics afin de les transformer en lieu de rencontres et d'échanges culturels. Alors que Montréal est la proie des bulldozers et que l'on construit le métro, les autoroutes Décarie et Métropolitaine, ainsi que les grands complexes immobiliers Place Ville-Marie et Place Bonaventure, Straram propose de faire d'abord de la ville un lieu de socialisation, un espace poétique. La ville ne doit pas être un espace de production et de consommation, elle doit être un lieu d'action et de création. Elle doit permettre la réalisation de l'art dans la vie quotidienne.

Sans espoir, avec conviction

Straram a été une figure importante de la mouvance contre-culturelle au Québec. Il représente le contestataire pur, celui pour qui la lutte contre le système capitaliste se déroule à la fois sur le plan idéologique et personnel.

La vie et l'oeuvre de Straram représentent, indissociablement, une critique vivante de la société du spectacle et de la ville moderne. Straram a constamment lutté pour réaliser l'utopie situationniste de sa jeunesse, c'est-à-dire intégrer l'art à la vie quotidienne et transformer l'espace public et privé en fonction de ses passions et de ses désirs.

Le caractère intransigeant d'une telle pratique a conduit Straram à une vie de pauvreté. Le Bison ravi aurait pu, paraphrasant Chateaubriand, s'écrier: «Des auteurs modernes québécois de ma génération, je suis le seul dont la vie ressemble autant a ses ouvrages.» Pareille affirmation n'est pas banale. N'est-ce pas d'ailleurs Straram qui, ayant à résumer l'esprit des années 1970, déclarait: «Sans espoir, avec conviction»!

La semaine prochaine: la lutte de Nicolas Vincent

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