Dix utopies qui ont forgé le Québec - Le Canada collectiviste de Frank Scott

À une époque où le Québec semble vouloir repenser son devenir, Le Devoir propose d'explorer, tous les lundis de l'été, une dizaine d'utopies passées, proposées et incarnées par des hommes et des femmes qui ont marqué le Québec, de la Nouvelle-France jusqu'aux années 1970. Comment ces personnages clés, mais parfois méconnus, de notre histoire, ont-ils envisagé l'avenir? Quels projets les ont portés, quelles luttes les ont animés? Quelle mémoire avons-nous de ces avenirs rêvés? Jean-Philippe Warren, directeur de la Chaire d'études sur le Québec de l'université Concordia, a conçu et coordonné la série avec la collaboration d'Antoine Robitaille.

Frank Scott (1899-1985), professeur de droit, poète, homme engagé socialement et politiquement, peut être considéré comme un des architectes à la fois de la Révolution tranquille et du Canada contemporain. Son imagination poétique et sa pensée sociale étaient toutes deux imprégnées d'utopie.

Il croyait qu'un Canada idéal pourrait être fondé sur une poésie nouvelle et moderne, ainsi que sur un principe collectiviste. En ce pays, «de nouvelles pistes» pourraient être explorées parce que «voilà une terre nouvelle sous un soleil ardent», dans un pays vierge, qui «n'a pas été forgé par l'histoire».

Scott ne classait pas ses idées poétiques et sociales dans des compartiments distincts. «Le droit, a-t-il déjà déclaré, est une cristallisation de la politique. Une bonne constitution s'apparente à un bon poème. Les deux se préoccupent de l'esprit humain.»

De culture et d'humanisme

Bien que son père, le poète et chanoine W. G. Scott, fût un chef religieux important de l'Église anglicane de Québec, Frank, le plus jeune de ses fils, choisit le chemin (comme plusieurs de sa génération) d'un humanisme séculier qui tentait de concilier les enseignements éthiques chrétiens et l'agnosticisme théologique.

Cette approche conduisit Scott à découvrir J. S. Woodsworth, un des leaders du social gospel, un mouvement de renouveau religieux protestant visant à créer le royaume de Dieu sur terre. Cette rencontre se fit avant même que l'ex-prêtre méthodiste ne devienne chef du Co-Operative Commonwealth Federation Party, le fameux CCF (devenu le NPD depuis).

Dans les années 20, en dehors du milieu universitaire, Scott consacra la majeure partie de son énergie à la vie culturelle. En 1928, il épouse Marion Dale, une peintre qui partageait l'ambition de son nouveau mari de faire connaître l'art moderniste aux Canadiens. Dans le demi-siècle qui suivit, le couple forma, rejoignit ou soutint pratiquement tous les groupes d'avant-garde au Canada. Frank continua la lutte littéraire menée contre le style poétique romantique du XIXe siècle, alors dominant dans le Canada anglophone. Marion, pour sa part, s'imposa progressivement comme une importante apôtre de la peinture abstraite.

Ayant été élevés dans l'establishment anglophone de la ville de Québec, ils n'ont développé que tardivement des relations avec leurs contemporains francophones. Bien que tous deux bilingues, la formation universitaire que Scott avait reçue à Québec était dénuée de toute référence à la littérature canadienne-française — elle ne comprenait pas, au reste, de grands textes canadiens anglais ou même de cours d'histoire canadienne.

La dépression économique des années 1930 eut pour effet d'éveiller le couple aux questions sociales: le chômage massif, la misère et l'inégalité.

Dans sa poésie, Scott se mit à aborder ces thèmes. Il se servait de son talent pour tourner des vers satiriques afin de railler les élites politiques et économiques du pays. Sur la page de garde d'Ouverture, son premier recueil de poésie, il citait Marx: «Jusqu'ici, les philosophes se sont contentés d'interpréter le monde, il s'agit maintenant de le transformer.» Et il présentait ainsi son approche du changement:

Pour ceux condamnés au travail

Au profit d'un autre

Nous déployons notre nouveau projet

Vers un nouveau parti

Ce «nouveau projet» prit la forme de la League for Social Reconstruction (LSR) que Scott, avec quelques universitaires de Montréal et de Toronto, fonda en 1932 afin d'entreprendre des recherches sur le fonctionnement du système capitaliste et prôner l'établissement d'un nouvel ordre social.

Scott écrivait dans le manifeste du groupe: «Nous cherchons à établir au Canada un nouvel ordre social qui instaurera une économie planifiée et socialisée en lieu et place de l'individualisme chaotique existant. Celle-ci, en établissant presque une égalité économique parfaite parmi les hommes au lieu des inégalités flagrantes actuelles, mettra fin à la domination d'une classe par une autre.»

Bien que la LSR prétendît être au-dessus des lignes de parti, la plupart de ses membres se sont rapidement joints au CCF. Scott et l'historien de l'Université de Toronto Frank Underhill furent les principaux auteurs du document fondateur du nouveau parti, le Manifeste de Regina, qui se terminait sur cette déclaration percutante: «Aucun gouvernement du CCF ne s'arrêtera avant d'avoir éradiqué le capitalisme.»

Des liens avec les Canadiens français

Dès le départ, Scott a reconnu la difficulté d'amener les Canadiens français à adhérer au CCF et au programme de la LSR.

Les francophones n'avaient joué aucun rôle notoire dans la fondation du parti, lequel, aux yeux des Québécois, apparaissait anglais et centralisateur. (On ne faisait pratiquement pas mention du Québec dans la principale publication de la LSR, Social Planning for Canada, de 1936.)

Scott reconnaissait également que les dirigeants de l'Église catholique s'opposaient aussi fortement au socialisme que les hommes d'affaires anglophones du Québec. Bien qu'il accueillît favorablement l'apparition de l'Action libérale nationale en 1934, il soupçonnait la plupart des nationalistes canadiens français d'être de droite et corporatistes.

En 1934, dans le Canadian Forum, il se demandait pourquoi les dirigeants canadiens-français n'invoquaient pas la domination anglophone et américaine de l'économie provinciale comme argument pour promouvoir «la propriété et le contrôle collectifs». Le Canadien français, écrivit-il, «est un serviteur des propriétaires étrangers; un serf dans un nouveau féodalisme». Malheureusement, constatait Scott, les élites nationalistes canadiennes-françaises s'imaginaient que tous les problèmes seraient réglés lorsque les capitalistes anglophones seraient remplacés par des capitalistes francophones.

Scott comprit que l'on devait mettre un terme à l'ignorance crasse des Canadiens anglais à propos de la réalité des francophones. Pourquoi devait-on s'attendre à ce que les Canadiens français soient reconnaissants à l'endroit des institutions britanniques alors que celles-ci n'avaient pas réussi à représenter le fait français au Canada? Et pourquoi un Canadien français devrait-il priser le lien britannique, alors que celui-ci, au moment de la guerre des Boers ou de la Première Guerre mondiale, «s'attend de lui qu'il quitte les rives paisibles du Saint-Laurent pour qu'il voyage dans quelques contrées étrangères pour lesquelles il n'a aucun intérêt, afin de combattre des peuples avec lesquels il n'a aucun différend, au profit d'un Empire pour lequel il ne ressent aucune affinité».

En 1934, Scott affirma que l'unité canadienne se ferait moyennant une condition particulière qu'il défendit jusqu'à la fin de sa vie, y compris dans les années où il fut membre de la célèbre Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme: les Canadiens anglais devaient accepter trois choses, soit le caractère «bi-racial» de leur pays, le caractère bilingue du gouvernement fédéral et la reconnaissance des droits de la langue française dans l'ensemble du pays. «On doit rééduquer les Canadiens anglais pour les délivrer de leur intolérance et de leur complexe de supériorité.»

Pressentant la Révolution tranquille, il affirma: «Le capitalisme canadien doit être remplacé par la propriété collective [...], la nationalisation redonnera aux Canadiens français la propriété de leur ressources naturelles, par l'entremise de leur gouvernement et celui-ci sera ainsi en mesure d'être maître de sa propre destinée économique.»

Construire un nouveau Canada

Scott a toujours favorisé le développement d'un gouvernement fédéral fort. Ce gouvernement dernier, d'une part, protégerait le pays contre les crises sociales et économiques comme celles de 1929 et, d'autre part, résisterait à l'influence grandissante des États-Unis.

Son conservatisme constitutionnel l'a conduit à remettre en question les projets de modification constitutionnelle des années 1960 et 1970. Aussi, il s'opposa fermement à l'idée de souveraineté du Québec. En cela, il était très proche de son ami et partenaire de canot (ils avaient fait ensemble un grand voyage sur la rivière Mackenzie), Pierre-Elliott Trudeau. Trudeau n'a-t-il pas déjà déclaré: «Tout ce que je sais, c'est Frank qui me l'a appris»?

En 1970, malgré sa réputation bien méritée de défenseur des droits et libertés (notamment contre la loi du cadenas de Maurice Duplessis), il appuya le recours à la Loi des mesures de guerre. Cette forte riposte aux enlèvements du FLQ était, croyait-il, la seule manière de maintenir la primauté du droit devant la violence.

La nouvelle Constitution de 1982, rejetée par le gouvernement du Québec, est empreinte de l'interprétation historique de Scott. Depuis longtemps, son utopisme libéral l'avait amené à réclamer une Charte des droits. Mais il déplora que celle de Trudeau comprît une clause dérogatoire.

Le constitutionnalisme, le socialisme et le modernisme de Scott découlent tous d'un mélange d'utopisme et d'historicisme qui constituèrent l'essence de sa pensée. Son optimisme pénétrant lui avait fait croire que, dans un nouveau Canada, la contradiction entre l'histoire et l'utopie serait résolue, que l'utopie pourrait l'emporter sur l'histoire. Mais l'histoire, comme toujours, s'est avéré un implacable personnage.

Texte traduit par Antoine Robitaille et Jean-Philippe Warren.

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