La devise du Québec - Se souvenir de qui, de quoi?

En 2002, Thierry Le Brun, récemment immigré au Québec, réalisait un documentaire pour l'Office national du film sur la signification de la devise du Québec: «Je me souviens». Plaque d'immatriculation en main, il s'est employé à interroger des Québécois de tous les horizons sur le sens de la devise de leur province. Les réponses apportées sont presque aussi diverses que le nombre de personnes consultées, et elles sont souvent farfelues.

La publicité du film fait valoir que la devise autorise finalement toutes les interprétations, ce qui refléterait la complexité et les contradictions de la société québécoise. C'est une manière élégante de cacher une méconnaissance généralisée.

La devise veut transmettre un souvenir, mais elle révèle finalement un oubli ou une ignorance. Et c'est d'autant plus gênant que la devise est formulée comme si nous devions tous individuellement en connaître la signification. À quelle souvenance fait-elle appel? Comme on le verra, ce trou de mémoire cache tout un pan de notre histoire qui a été occulté à la faveur de la reconstruction historique issue de la Révolution tranquille.

Lié au Parlement

La recherche de l'historien Gaston Deschênes confirme que la formulation de la devise revient à Eugène-Étienne Taché, architecte du parlement de Québec et héraldiste chevronné, membre d'une grande famille bourgeoise de la ville de Québec. Lors de l'édification du parlement, il a fait graver la devise vers 1885 dans la pierre au fronton de la porte principale sous les armoiries du Québec (elle s'y trouve encore).

Il ne semble pas qu'il ait eu l'intention d'en faire la devise du Québec et il n'a pas indiqué sa signification. Mais déjà, au début du XXe siècle, on commence à présenter l'inscription comme la devise du Québec, qui ne l'est en fin de compte devenue officiellement qu'en 1939.

En fait, le sens de la devise doit être interprété comme un texte introduisant à l'Hôtel du Parlement lui-même, que Taché conçoit comme un «témoin» de l'histoire du Québec, un lieu de mémoire destiné à illustrer de manière symbolique l'identité du Québec. L'ornementation générale de l'Hôtel du Parlement devient la clef pour saisir la signification de la divise. Trois éléments nous éclairent.
- En premier lieu, le listel qui porte la devise se trouve sous les armoiries du Québec offertes par la reine Victoria en 1868. On peut en déduire que Taché a vu un lien entre le «Je me souviens» et les armoiries qui comprennent un écu surmonté de la couronne royale britannique. L'écu comporte deux fleurs de lis représentant le souvenir de la Nouvelle-France, un léopard, symbole du régime et de la couronne britanniques, et un rameau de trois feuilles d'érable illustrant l'appartenance au Canada.

Même si les armoiries ne sont pas de la composition de Taché, elles correspondent aux choix symboliques qui l'ont guidé pour décorer le parlement.
- Deuxième source révélatrice: la façade du parlement, qui comprend 22 statues, grandeur nature, représentant d'illustres personnages ayant façonné le Québec. Taché y voyait un véritable panthéon dédié aux bâtisseurs du Québec afin de les ancrer dans la mémoire collective. Le choix de ces «gloires nationales» n'est pas arbitraire; il correspond aux orientations et aux valeurs que Taché veut mettre en relief.

Comme l'édification de ces statues s'est faite graduellement jusqu'à la fin des années 1920, les gouvernements qui se sont succédé ont apporté des changements dans le choix des personnages qui ne dérogent cependant pas aux intentions de Taché. À noter aussi qu'une place de choix est réservée aux Amérindiens près de la fontaine embrasée par une rampe semi-circulaire où on retrouve deux sculptures, dont l'imposante «famille amérindienne» de Louis-Philippe Hébert.

Bon nombre des statues de la façade illustrent des figures bien connues de la Nouvelle-France: découvreurs, gouverneurs, militaires et missionnaires. C'est la période héroïque visant à célébrer les origines françaises du Québec. Le marquis de Montcalm est du nombre, tout comme le vainqueur des plaines d'Abraham, le général Wolfe, pour les raisons qu'on comprendra plus bas.

Pour le régime britannique, on a retenu cinq personnages, dont quatre sont liés à la conquête des institutions parlementaires: les gouverneurs lord Dorchester, sous lequel est accordée la Chambre d'assemblée en 1791, et lord Elgin, qui reconnaît le gouvernement responsable en 1848.

Pour souligner encore davantage l'importance de cette dernière avancée qui consacre l'autonomie politique du Parlement sur les affaires internes de la colonie, le gouvernement ajoute en 1920 les statues de Louis-Hippolyte La Fontaine et Robert Baldwin, un Ontarien, dont les efforts concertés ont permis cette conquête. C'est le sentiment largement répandu chez les politiciens et les historiens de l'époque qu'ils ont obtenu par des moyens parlementaires la liberté politique recherchée par les Patriotes de 1837-38.
- Enfin, l'ornementation intérieure et extérieure du parlement est un troisième jalon pour comprendre le sens de la devise. Taché recourt fréquemment à la fleur de lis parmi les éléments iconographiques, mais les références sont encore plus nombreuses aux symboles royaux britanniques (couronnes, léopards, lions, roses).

De plus, les armoiries de la Grande-Bretagne sont placées à des endroits stratégiques et bien en évidence: au faîte de la tour centrale de la façade du parlement et au-dessus des trônes des orateurs de l'Assemblée législative et du Conseil législatif.

Plus révélateur encore, Taché réserve deux niches pour des statues grandeur nature, à gauche et à droite du fauteuil de l'orateur de l'Assemblée législative, de la reine Victoria et de son mari, le prince Albert. Au-dessus des niches, on retrouve en médaillon VR pour Victoria Regina. Réalisées entre 1910 et 1912 (la statue d'Albert sera remplacée par celle du roi Édouard VII), les deux statues sont encore visibles à la fin des années 1920 et par la suite remplacées par des pots de fleur.

Autre éclairage

Dans le même souci d'honorer la Grande-Bretagne, Taché est l'auteur d'une autre devise plus explicite qui éclaire le sens du «Je me souviens». Elle apparaît sur la médaille-souvenir du troisième centenaire de la fondation de la ville de Québec, en 1908. La commémoration a donné lieu à des manifestations grandioses à Québec, où l'invité de marque était le prince de Galles. Le texte se lit ainsi: «Dieu aidant, l'oeuvre de Champlain née sous les lis a grandi sous les roses.»

Taché n'a jamais accolé ce dernier énoncé à la devise du Québec, comme on l'a parfois prétendu, mais il est raisonnable de penser que l'évocation qu'il destine à la ville de Québec est également valable pour l'ensemble du Québec. Taché veut ainsi refléter la haute estime que les politiciens de l'époque manifestent envers la Grande-Bretagne et les institutions parlementaires dont le Québec a hérité.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les politiciens ne manquent pas une occasion de souligner leur reconnaissance envers la métropole pour avoir accordé le meilleur système démocratique de gouvernement et une autonomie politique qui a assuré le développement du Canada français. C'est ce qu'avait en tête le premier ministre Wilfrid Laurier lorsqu'il a déclaré que la France avait accordé au Canada français «le premier des biens, l'existence», mais que c'était à «l'Angleterre que nous devons le second, la liberté».

Rupture de la filiation

Cette vision de l'histoire du Canada français qui célèbre les libéralités britanniques demeure un point de vue dominant parmi les élites canadiennes-françaises jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale environ. Elle est portée par toute une famille d'historiens, avec Thomas Chapais comme figure de proue.

La Révolution tranquille a remplacé cette vision de notre passé par une lecture pessimiste de l'histoire mettant en relief l'oppression des Canadiens français et le retard du Québec. La monarchie britannique est paradoxalement devenue le symbole de la colonisation et de la domination des Franco-Québécois. L'image présentée pour de larges pans de son passé apparaît alors comme un «grand trou noir» où la société francophone, parquée dans l'agriculture, s'alimenterait au seul conservatisme clérical et à l'idéologie de la survivance.

Sur le plan politique, le sens des institutions démocratiques nous serait étranger au point où nous aurions un penchant pour l'autoritarisme et la corruption politique, comme le faisait valoir Pierre Elliott Trudeau. Le passé apparaît alors comme un repoussoir, sans possibilité de filiation historique.

La volonté de rupture avec le passé depuis la Révolution tranquille a fait perdre la mémoire de notre héritage britannique et de tout un pan de notre histoire ouvert à la modernité et faisant contrepoids au discours clérical.

Les gouvernements libéraux qui dominent la vie politique de 1897 à 1936 et la grande presse quotidienne dont les tirages sont considérables depuis le début du siècle (La Presse, La Patrie, Le Soleil) défendent la vie démocratique, admirent les institutions britanniques et aspirent au progrès par le développement industriel. La bourgeoisie francophone, qui oriente la vie politique et détient ces journaux, articule un projet de société différent de celui du monde clérical et interprète à sa façon l'expérience du Canada français.

C'est leur vision qu'Eugène Taché veut inscrire dans l'ornementation du parlement et dans la mémoire portée par le «Je me souviens». Le sens originel de la devise rappelle la fierté des origines françaises du Québec, la lutte pour la conquête de la démocratie et la reconnaissance envers la Grande-Bretagne pour nous avoir accordé la liberté politique.

Cette mémoire est tombée dans l'oubli, mais il vaut la peine de la faire revivre, ne serait-ce que parce qu'elle est chaque jour sous nos yeux.

Elle peut aussi comporter une signification positive pour le Québec d'aujourd'hui. En effet, elle dit de manière symbolique les origines françaises du Québec et ses aspirations démocratiques. Comme l'ornementation du parlement nous y invite, elle évoque aussi la diversité du Québec: les nombreuses références aux institutions britanniques peuvent illustrer la contribution des Anglo-Québécois à son développement alors que les deux imposantes sculptures à la porte du parlement rendent hommage aux Premières Nations.

Inutile, donc, de récrire l'histoire nationale pour intégrer ces valeurs et références: elles font déjà partie de notre histoire avant le grand brassage mémoriel de la Révolution tranquille.

* Ce texte résume un article plus substantiel paru dans le Bulletin d'histoire politique, numéro d'hiver 2005.