Leadership du Parti québécois - Ouvrir le jeu

Placé sur la défensive depuis le référendum volé qu'il n'a eu ni l'audace ni l'intelligence de contester, le Parti québécois n'a jamais réussi, depuis, à reprendre l'initiative. Sa politique est restée enfermée dans une logique perverse qui aura conduit Lucien Bouchard à décliner toutes les nuances de l'attentisme jusqu'à s'enfermer dans un immobilisme catatonique.

Incapable de se poser dans le conflit, impuissant à penser l'hostilité et tout aussi inapte à saisir les ressorts de ce qui aurait pu lui permettre de se poser dans l'adversité, le PQ au pouvoir a intériorisé la défaite. Il s'est enlisé dans la gestion provinciale au point de se faire une raison d'honneur de gérer le Québec avec les moyens que le Canada lui laisse. Refusant de se poser comme Autre dans un rapport conflictuel avec le Canada, le PQ de Lucien Bouchard n'aura négocié qu'avec son aile militante. Et encore n'aura-t-il négocié que la trêve sur ce qui se présentait comme une nécessité et un devoir: chercher à contrer les effets de distorsion de sa politique sur sa base électorale.

Le refus ou l'incapacité de lancer une riposte sur la question nationale — le bouchardisme — a gaspillé la conjoncture et placé le PQ dans un dilemme délétère qui transformait son option en boulet dès lors qu'il s'agissait de trouver une posture politique susceptible de lui conserver l'accès au pouvoir dans la reconduction de l'attentisme. Tout ce qui fait la substance de la question nationale est vite entré en collision avec les exigences du marketing politique qui devenait le seul cadre stratégique possible dès lors qu'était écartée la mobilisation pour l'émancipation nationale.

La rhétorique a pris le dessus sur l'idéal et c'est le verbe haut et la main sur le coeur que les leaders péquistes en appelaient à faire de gros efforts militants pour ne rien faire que de se justifier de ne rien faire. Lucien Bouchard a eu tôt fait de trouver que ses appuis électoraux n'étaient pas assez élevés pour entreprendre quoi que ce soit au service de l'objectif fondamental. Le sort du mandat inauguré en 1998 était scellé.

Parti anémié

Légataire de l'héritage empoisonné d'un Lucien Bouchard démissionnaire dont il n'est pas parvenu à se démarquer, Bernard Landry a dû conduire une campagne électorale avec un parti anémié, fragilisé par des pertes massives du côté non seulement de son aile militante mais aussi de son électorat le plus nationaliste. L'élection de 2003 a été conduite sous un électoralisme sans objet. L'écartèlement était complet entre le clientélisme et la mobilisation. Le résultat net: l'émergence d'un parti fantôme, celui des abstentionnistes.

Le bouchardisme venait de donner ses fruits les plus toxiques. Un taux de participation au scrutin scandaleusement bas, accompagné d'un écart considérable entre l'appui au PQ et l'appui à la souveraineté. Le parti s'est retrouvé pratiquement en porte-à-faux avec sa mission historique. Les urnes ont porté un verdict impitoyable: le parti a connu son pire résultat électoral depuis 1973. Les effets du mode de scrutin ont quelque peu fait écran: le nombre de députés est resté assez élevé pour que l'ampleur de la régression ne paraisse pas trop.

Ayant d'abord annoncé qu'il tirait sa révérence, pour ensuite déclarer son intention de continuer, Bernard Landry est néanmoins resté prisonnier du dilemme électoraliste induit par le refus de s'attaquer aux racines de la culture de l'attentisme.

Il a pensé résoudre ce dilemme en lançant la «Saison des idées», une initiative destinée, du moins officiellement, à relancer la mobilisation dans le cadre d'une opération de modernisation du programme et du parti. Une opération dont le résultat devait réduire sinon abolir l'écart entre les exigences de la logique électorale et celles du combat national, remettre le parti en phase avec les courants d'opinion qui charpentent l'électorat souverainiste.

L'étranglement fiscal, l'élection d'un gouvernement minoritaire arrogant, continuant de piétiner sans vergogne les compétences du Québec, l'impossibilité de définir un destin spécifique pour le Québec dans le Canada, l'absolu médiocrité du gouvernement Charest, la divulgation du banditisme d'État devant la Commission Gomery et la politique de déstabilisation du Québec, tout cela a eu un impact extraordinaire sur la progression des appuis à la souveraineté. Une conjoncture éminemment favorable se dessine mais dont les sondages, pourtant, révèlent le caractère paradoxal. L'écart entre l'appui à la souveraineté et l'appui au PQ, même s'il se réduit, reste très préoccupant. Le scepticisme demeure très fort quant à la volonté réelle de le voir enfin sortir de la parlote.

Non-événement annoncé

Le positionnement officiel du conseil exécutif dans l'Opération Grand Chantier n'a pas eu les effets escomptés. L'ultra-étapisme qui y est mis en avant et derrière lequel se sont soudés Bernard Landry et le caucus — à deux exceptions près — n'a guère suscité le bouillonnement intellectuel qui aurait pu entraîner un mouvement de retour des abstentionnistes vers le parti.

À la veille du Congrès, même si quelques changements intéressants avaient été réalisés, notamment l'arrivée du SPQ libre, l'impression d'ensemble restait, pour un grand nombre, que le PQ n'amorçait qu'une opération cosmétique. Les délibérations qui s'annonçaient laissaient poindre les mêmes vieux réflexes dilatoires, la même manie de ne pas vraiment s'engager, de se réserver des échappatoires, de se garder la possibilité de ne pas passer aux actes. Rassurer, aller vers les indécis, ne pas trop préciser le sens du mandat, surtout laisser du flou quant à la voie dans laquelle il s'engagerait en refusant de lier l'option et le mandat. Bref, tout annonçait un congrès de la continuité clientéliste, tout s'annonçait pour remettre le parti en campagne sur du virtuel, de l'hypothétique et du non-effectif.

Tout s'annonçait aussi pour continuer d'avancer dans l'incohérence: d'un côté, la démonstration de François Legault que la province de Québec est ingouvernable, de l'autre, une approche qui reconduit la stratégie du bon gouvernement, rallongeant même la démarche en promettant deux référendums, un gouvernement de transition, une constituante élue, le tout parsemé de gestes de souveraineté dans un échéancier confus quant au moment où le Québec deviendrait effectivement indépendant.

Des débats stériles sur le sens de l'expression «le plus tôt possible» aux pirouettes pour tenter de convaincre que la sécession se fera dans le respect de la légalité constitutionnelle canadian sans pour autant respecter C-20, le tout en multipliant les déclarations enflammées sur la constitution illégitime de 1982, la table était mise pour servir une bouillie indigeste. Et l'offrir à un électorat abstentionniste comme un grand menu de ralliement.

La «Saison des idées», décidément, ne dessinait rien de bien emballant pour s'emparer de la conjoncture. Des réticences immenses subsistent, les sondages le redisent avec une inquiétante constance. Nombre de militants craignaient que le PQ rate encore son rendez-vous, que le pouvoir provincial passe encore devant pour retarder le passage à l'acte.

Une crainte présente également dans l'électorat souverainiste dont une partie importante restait sceptique, exprimait des doutes sur le chef, sur le sérieux de la détermination du parti. Cela dressait le contexte dans lequel s'est inscrit ce congrès dont tout avait l'air d'avoir été prévu par la machine et les apparatchiks pour en faire un véritable «non-événement», pour calquer l'expression anglaise.

Regain de vitalité

Les délégués qui se sont prononcés sur la confiance à accorder à Bernard Landry ont fait la démonstration que ce grand parti anémié n'était pas complètement dévitalisé. Ils n'ont pas fait une chicane, ils ont servi la démocratie et la tradition du parti. Ils ont voté, tous, dans la conscience et le souci de servir le combat pour la souveraineté, tout en étant partagés sur les moyens, les stratégies, etc.

Pour une portion significative d'entre eux, l'opération d'aggiornamento n'avait pas produit les effets escomptés. Nul ne peut prétendre qu'il existe une explication univoque pour rendre compte du choix des uns et des autres. Ceux qui ont renouvelé leur confiance comme ceux qui l'ont retirée, l'ont fait pour de nombreux facteurs. En ces matières, les procès d'intention n'avancent à rien.

Bernard Landry l'a très bien compris. Il a pris acte du résultat. En choisissant de partir, il a signifié sa propre évaluation de l'opération «Saison des idées» et de la dynamique dans laquelle se trouve le parti au regard de la conjoncture.

Il a conclu que c'est par une course au leadership que peut seule se résoudre la question du recentrement du parti sur une proposition crédible de réalisation de sa mission historique. Crédible, c'est-à-dire assez rassembleuse pour déclencher le mouvement qui permettra d'agir avec force et cohésion pour traduire en appui au parti le soutien à l'option — pour faire le plein de la plus grande part des votes souverainistes. Il a, de la sorte, fait une contribution importante au combat national.

Il s'est montré à la hauteur de la situation en rappelant à tous les souverainistes que la ligne du risque est la seule ligne politique susceptible de provoquer le grand arrachement, la rupture avec le Canada, l'indépendance nationale.

Décision exemplaire

En prenant le risque énorme de provoquer une course au leadership, il a été exemplaire. Il interpelle tous les souverainistes en les plaçant devant la nécessité du dépassement. Dépassement de l'électoralisme séduisant qui pourrait inciter à ne rien faire d'engageant et à se contenter de cueillir les fruits de l'alternance provinciale. Dépassement de la vieille culture velléitaire pour se justifier de toujours reporter le passage à l'acte sous prétexte de préserver les frileux et les timorés. Dépassement de la politique politicienne pour servir une politique d'émancipation nationale. Dépassement de la banalisation de notre combat en saisissant l'électorat et notre société tout entière par un geste d'importance soulignant la gravité des enjeux.

Constatant que le processus les avait conduits, lui et le parti, dans une dynamique susceptible de compromettre notre combat en le faisant dériver dans des passes dangereuses, Bernard Landry a finalement conclu que la seule façon de forcer le destin était d'ouvrir le jeu. L'histoire de ce parti, désormais, s'accélère.

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