Le souverain non de la France et des Pays-Bas

Observateurs québécois bien au fait du «moment historique», nous étions tous les deux à Paris, le 29 mai, pour assister au référendum sur le traité constitutionnel européen. Ayant beaucoup discuté, les semaines précédentes, avec nos amis Français qui vivaient le «grand débat» de l'heure, nous les avions trouvés déçus par la polarisation médiatique en faveur du oui, et ce, même si leur refus ne correspondait en rien aux risibles caricatures des contradicteurs fabriquées par les partisans du projet.

Ni gauchistes bornés, ni nationalistes chauvins, ni protectionnistes dogmatiques, ni citoyens insensibles à la construction d'une solidarité européenne... nous n'avons vu que des femmes et des hommes décidés à voter non parce que ce traité ne correspondait tout simplement pas à leur vision d'une France européenne.

La tactique employée par les médias et les politiques français et européens n'a donc pas réussi. Si la culpabilisation générale n'a pas portée sur le choix des électeurs, elle aura sûrement contribué à les déterminer dans cette opposition «massive et franche». Un collègue universitaire nous disait la veille qu'il croyait initialement voter non avec des doutes et des regrets. Mais, contrarié par les entreprises ridicules de stigmatisation dans ce contexte où les enjeux avaient aussi clairement été manipulés, il voterait désormais non avec détermination.

Engagement exemplaire

Si le résultat révèle, selon Thomas Ferenczi, le «désenchantement général» au sujet de l'Union européenne (Le Monde, 31 mai 2005), le refus de 67 % des électeurs de la gauche, du quart de ceux de la droite parlementaire ainsi que la quasi-totalité des nationalistes et des souverainistes ne peut plus être réduit à un jeu de confusions ou à une réaction basée sur la peur. L'analyse doit aussi révéler l'engagement exemplaire des citoyens français qui ont décidé souverainement de rejeter un projet qui ne les rassemblait pas.

Le chômage, la Turquie, l'élitisme déconnecté de la classe politique europhile expliquent en partie la souveraine décision des peuples français et néerlandais: ces facteurs illustrent le déficit de légitimité de l'UE, son incapacité à rejoindre les peuples européens.

Mais la réponse semble aussi révéler le mépris des énarques pour la nécessaire sanction démocratique d'une Europe volontairement réitérée par ses acteurs inéluctables: les peuples souverains. Les rédacteurs du traité souhaitaient rapprocher l'Europe des citoyens. Ils doivent maintenant comprendre que la seule manière de le faire est de rapprocher l'Europe des Nations. L'Europe reprendra ainsi la voie qu'elle n'aurait jamais dû quitter, celle de l'intergouvernementalité.

«Pays réel» contre «pays légal»?

Nous avons d'abord participé à la soirée référendaire du Parti socialiste avec qui nous pensions partager une certaine parenté idéologique. La chic permanence parisienne, solidement gardée derrière ses grillages, était bondée de «journalistes objectifs» — portant fièrement l'étiquette du oui! — et baignait dans une déception encouragée par un mépris général pour la décision référendaire.

Puis, quittant l'endroit pour la salle grande ouverte, festive et nettement plus populaire des souverainistes de droite, nous nous sommes vite aperçus que les rares journalistes qui s'y trouvaient laissaient toute la place à une foule enthousiaste, jeune, arborant fièrement le tricolore en attendant le discours de leur chef, Philippe de Villiers, président du MPF (Mouvement pour la France). Celui-ci ne se fit pas attendre, et le champagne fut sablé à la suite d'un engagement général et solennel enjoignant ses militants à rester unis et déterminés devant les difficultés qui ne manqueraient pas de suivre le vote.

Le résultat du référendum est clair. La classe moyenne et les plus démunis, le «pays réel» des gens ordinaires, se sont servis du seul pouvoir décisionnel qu'il leur restait en refusant le consensus artificiel construit en faveur de l'élargissement puis de la consolidation des prérogatives de Bruxelles. Le balayage est presque complet à l'extérieur de l'Île-de-France, 84 départements sur 100 ayant voté non...

Faute d'avoir pratiqué une réelle politique de coopération constitutionnelle européenne, en refusant de donner aux citoyens les moyens démocratiques pour construire une intégration à leur image, bref, en ayant porté du haut vers le bas ce qui devait s'élever légitimement en sens contraire, la défaite des europhiles français et néerlandais nous semble plutôt incarner une victoire des nations démocratiques.

Les peuples européens vont-ils récupérer politiquement l'intégration européenne des mains de la technocratie et des financiers? Tel est, nous semble-t-il, l'enjeu véritable pour l'avenir politique de l'UE.

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