Le non français: soulagement pour tous les échaudés de l'ALENA

Les commentaires entendus pour le «oui» à la Constitution européenne et les malheurs annoncés dans l'éventualité d'un «non» ont rappelé au Mexique un refrain connu: mieux vaut une constitution imparfaite que pas de constitution du tout; on pourra toujours corriger plus tard certains chapitres jugés dangereux ou mal négociés. [...]

Même si l'Europe est déjà un marché commun beaucoup plus intégré que l'ALENA — avec aides aux partenaires les plus pauvres — ces arguments font penser à ceux des négociateurs et supporters inconditionnels de l'ALENA: si on rouvre l'Accord de libre-échange, les Américains en profiteront pour imposer leurs propres modifications, ce qui nous mènera sûrement à de nouvelles exigences exorbitantes! Les Français ont répliqué hardiment à leurs Cassandre par leur dégaine habituelle: on s'en fout de votre chantage et de vos prévisions catastrophistes!

S'il y a quelque part des gens qui devraient se réjouir du «non» français, c'est bien nous les Nord-Américains — Canadiens et Mexicains. Un «oui» pour une constitution obscure et pas plus démocratique que l'accord de nos parlements à l'ALENA, sous la pression de lobbyings financiers et commerciaux, aurait été un mauvais exemple pour le Canada et le Mexique. Les supporters d'un accord qu'ils voudraient coulé dans le béton, tel que l'ALENA, y auraient vu une bonne raison pour réaffirmer jusqu'à l'usure, comme le Torontois Thomas D'Aquino, président du Conseil canadien des chefs d'entreprise: l'ALENA n'est qu'un accord commercial. Des considérations sociales n'y ont pas leur place. [...]

Pas de place pour l'opposition

En cette 11e année d'entrée en vigueur de l'Accord nord-américain de libre-échange, les colloques et commentaires de toutes sortes se sont multipliés dans les université, congrès, parlements, dans les médias, à Monterrey — la capitale économique du Mexique — comme à Mexico, sa capitale politique. Et presque partout, le ton satisfait et fermé à toute opposition que l'on pratique dans les milieux du pouvoir depuis les négociations de l'ALENA s'est fait entendre une fois de plus. Même au cours de colloques que l'on aurait pu souhaiter plus critiques — venant d'institutions postuniversitaires telles que le Colegio de México.

Or, même cette illustre institution réputée pour ses études politiques a permis que le débat soit dominé par les milieux d'affaires, à commencer par M. d'Aquino. Celui-ci a même eu le privilège du discours au repas de midi et, malgré les chiffres dont il disposait sur la perte d'emplois, la croissance de la pauvreté au Mexique et la disparition de secteurs entiers tels que le maïs, M. d'Aquino a tenté de convaincre ses auditeurs que les conditions sociales des peuples de l'ALENA n'avaient pas leur place dans un accord commercial! En 12 ans, le discours de M. D'Aquino n'a pas bougé.

Heureuse influence

Pourquoi la Constitution européenne nous concerne-t-elle? Parce qu'en renforçant la forteresse Europe, on s'attaque au bloc nord-américain? Et qu'en retardant ce renforcement, on donne autant de répit à notre pouvoir de concurrence commerciale? Même des économistes jugent que le projet de constitution était extrêmement touffu, confus et annonçait plus de problèmes que d'ouverture.

Mais songeons plutôt à l'heureuse influence que ce «non» aura dans nos pays. Ne serait-ce qu'en réduisant la pression qu'aurait exercée sur l'Amérique du Nord une accélération du processus d'intégration européenne. Un processus longtemps préparé mais précipité, au bout du compte — comme pour l'ALENA — par des fonctionnaires peu enclins à se livrer à l'analyse critique, sceptiques devant les chiffres contraires aux leurs, même ceux des syndicats. Et poussés par on ne sait quelle urgence de démolir les souverainetés et les États-nations!

Le «non» français ne va pas faciliter la tâche des groupes nord-américains souhaitant une révision de certains chapitres de l'ALENA, tels que les règles portant sur l'agriculture et le chapitre 11 qui accorde aux investisseurs étrangers des avantages exorbitants. Ni accélérer l'intégration de considérations sociales dans une nouvelle mouture de l'accord de libre-échange! Mais les Français — et même certains de leurs amis allemands sceptiques à l'endroit d'une Constitution dont la lecture paraissait réservée à des experts — ont rejeté avec vigueur un projet s'étant attiré dans certains milieux les mêmes critiques que la négociation de l'ALENA. Si les grands projets d'intégration se laissent dominer par des ambitions commerciales ou concurrentielles, il vaut mieux, en effet, refaire ses devoirs. [...]

Dans un pays comme le Mexique, de multiples groupes sociaux peuvent se réjouir comme en France d'un «non» qui n'annonce pas la fin de l'histoire, mais peut-être le début de nouvelles réflexions d'où le sort des peuples condamnés à d'historiques bouleversements ne sera pas ignoré. [...]

Au moment des négociations pour la signature de l'Accord de libre-échange de l'Union européenne avec le Mexique, il y a cinq ans, un petit article imposant la démocratie avait suscité de nombreux commentaires. Cela a-t-il contribué au passage du Mexique à la démocratie dont maintenant toute l'Amérique du Nord profite? Il se peut que cette clause dite démocratique qu'impose l'Union européenne ressemble davantage à un voeu pieux qu'à une arme de justice sociale ou politique; il paraît néanmoins de plus en plus difficile d'ignorer le sort des peuples soumis au régime du libre-échange, de la levée des frontières et de la disparition des souverainetés. Bref, d'ignorer cette petite différence qui fait des Mexicains — cet extraordinaire peuple mangeur de maïs maintenant cultivé par Monsanto — une exception méritant une considération particulière, même dans un accord «strictement commercial» tel que l'ALENA. [...]

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