Haïti - Une possibilité de changement pour qui?

Le 19 avril dernier, le gouvernement du Canada a dévoilé un nouvel énoncé de politique internationale, un document qui vante fièrement le rôle que le gouvernement canadien a joué en Haïti. Le document affirme que le «but ultime du Canada est de favoriser un engagement envers les droits de la personne, la démocratie et la primauté du droit en plaçant les citoyens au coeur de la société et en créant un État attaché à protéger leurs intérêts».

Une telle rhétorique semble réconfortante au premier abord, mais les prétentions du gouvernement en ce qui a trait aux succès de sa politique étrangère en Haïti sont totalement frauduleuses et font largement appel à la déformation de la réalité.

Pour de nombreux citoyens, la destitution du président haïtien Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004 s'apparente à un coup d'État organisé par les États-Unis, et ce, avec l'appui de la France et du Canada. Depuis ce bris de la Constitution haïtienne, l'hypocrisie des partisans du coup est devenue de plus en plus évidente. Alors que le gouvernement du président Aristide était accusé de corruption et de supposées violations des droits humains, le gouvernement intérimaire, non élu, mis en place par les États-Unis, la France et le Canada, mène actuellement une campagne de répression sanglante contre tous ses opposants. [...]

Rapports éloquents

Une récente délégation des droits de la personne à Haïti envoyée par l'université Harvard conclut de la façon suivante: «Les violations des droits humains à Haïti couvrent un large spectre de l'horreur humaine en allant d'arrestations et de détentions arbitraires à des disparitions et des exécutions sommaires, à l'assassinat de nombreux patients hospitalisés et jusqu'à l'entassement de leurs dépouilles dans des charniers. Comme ce rapport le décrit, la Mission des Nations unies pour la stabilisation d'Haïti (MINUSTAH) a effectivement fourni une couverture à la police dans sa campagne de terreur menée dans les bidonvilles de Port-au-Prince.»

«Encore plus troublant que la complicité de la MINUSTAH dans les abus de la Police nationale haïtienne, il y a des allégations crédibles de violations des droits humains perpétrées par la MINUSTAH elle-même, tel que documenté dans ce rapport. Cependant, la MINUSTAH a ignoré ces allégations en les reléguant comme affaires négligeables, ce qui a permis la perpétuation de ces abus.» (Keeping the peace in Haiti?, mars 2005, Programme des droits humains de la faculté de droit de l'université Harvard.)

Des rapports tout aussi convaincants et déprimants de groupes indépendants sur les droits humains, y compris Amnesty International, continuent d'être publiés et ignorés par la grande majorité des médias.

Compte tenu de ses engagements définis dans l'énoncé de politique internationale, on pourrait s'attendre à ce que le gouvernement canadien exprime des inquiétudes au sujet de cette catastrophe humaine. Pas vraiment... En novembre 2004, le premier ministre Paul Martin [...] prétendait qu'il n'y avait aucun prisonnier politique en Haïti. De même, son conseiller spécial sur Haïti, Denis Coderre, osait affirmer que la situation est meilleure aujourd'hui qu'elle ne l'était avant le départ d'Aristide.

Pourtant, tous les rapports indépendants sur les droits de la personne en Haïti publiés au cours des six derniers mois contredisent MM. Martin et Coderre. Rappelons que des membres du Congrès à Washington ont demandé une enquête sur la détention de prisonniers politiques. [...]

Les Haïtiens ont-ils le droit de se gouverner?

Il est très révélateur que la Banque mondiale (BM) ait eu du mal à contenir son enthousiasme pour le coup d'État et ses conséquences. Dans une discussion sur la nécessité de réformer la gouvernance haïtienne, la BM commentait ainsi: «La période de transition et le gouvernement intérimaire créent la possibilité de mettre en place des réformes économiques qui pourraient être difficiles à défaire par un futur gouvernement.»

La BM reconnaît donc qu'il y a en Haïti une occasion d'imposer des changements permanents auxquels un futur gouvernement, c'est-à-dire élu, devra se conformer, indépendamment de la volonté de la population.

C'est ainsi que le dernier prêt de 61 millions de dollars de la BM était conditionnel à un partenariat et une gouvernance partagés entre secteurs public et privé dans les domaines de la santé et de l'éducation. Pourtant, le parti Lavalas, le parti d'Aristide, avait obtenu des résultats tangibles dans ces domaines en adoptant une approche volontariste et assez progressiste. Sous sa gouverne, les conditions de vie se sont légèrement améliorées: construction de 300 nouvelles écoles et réduction de l'analphabétisme, rénovation de cliniques et d'hôpitaux, diminution du taux d'infection au VIH et de la mortalité infantile, début de réforme agraire et recul de la malnutrition.

Autre fait intéressant, ce parti était populaire quand il a résisté aux pressions des États-Unis, de la BM et du FMI, au milieu des années 90, pour privatiser les télécommunications, l'électricité, les banques, les ports et l'aéroport. Cette attitude a conduit la Maison-Blanche à sanctionner Haïti en diminuant graduellement et finalement en éliminant l'assistance au développement ainsi qu'en redirigeant l'argent à l'opposition politique. Soulignons aussi que l'aide canadienne pour Haïti a suivi de près la courbe descendante de l'aide américaine. [...]

En payant les salaires de hauts fonctionnaires du gouvernement de facto, l'Agence canadienne pour le développement international (ACDI) n'est-elle pas en train de cautionner la répression et l'impunité en cours en Haïti? Et ce, au nom de quoi? D'un programme néolibéral et néocolonial dans les Amériques ou parce que la communauté internationale nierait le droit des Haïtiens de se gouverner?

Malheureusement, cette dernière hypothèse n'est pas si invraisemblable. En effet, le secrétaire adjoint de l'Organisation des États américains, Luigi Einaudi, déclarait le 31 décembre 2003 à Port-au-Prince que «le vrai problème avec Haïti, c'est que la communauté internationale est tellement divisée qu'elle a laissé les Haïtiens gouverner le pays». Aujourd'hui, la communauté internationale n'est plus divisée, les Haïtiens ne contrôlent plus leur pays tandis que la tragédie humaine s'intensifie...

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