Lettres: Un défi immense

Lettre ouverte à Karine Vanasse

J'ai pris connaissance par l'entremise des journaux, le 31 mai dernier, de ton projet de long métrage sur la tuerie de Polytechnique. En tant qu'artiste et femme impliquée dans les arts et le cinéma, puis-je me permettre d'émettre de sérieux doutes quant au bien-fondé de tourner un film sur un tel sujet, encore trop chaud (et choquant) dans nos mémoires? La catastrophe se suffit à elle-même, inutile d'en faire une fiction! Pour bon nombre de sujets importants, les Québécois, hélas, perdent la mémoire, c'est bien connu, mais pour ce genre de trucs, on se souvient! Déjà, si ton projet était un documentaire, ça passerait mieux. «Pas de fiction, pas d'histoires, seulement du réel, car l'histoire est déjà dans le réel», disait notre grand Pierre Perrault. Le simple fait d'avoir osé penser porter cela en «histoire à raconter» me fait monter aux barricades. Même si les familles se sont montrées ouvertes.

D'autre part, ce n'est pas parce que Gus Van Sant a fait une oeuvre sur un sujet similaire (Elephant, excellent par ailleurs, parce que distant et dédramatisé) qu'il faut s'approprier tous les thèmes de ce genre. Gus Van Sant est un homme d'expérience, un artiste chevronné et farouchement indépendant, qui a assez vécu pour porter à l'écran un événement tragique «vécu» en histoire de fiction. Ne s'improvise pas producteur ou cinéaste qui veut!

Ce drame de la Polytechnique, même s'il est traité avec beaucoup de respect, reste à mon humble avis intouchable, du moins pour le moment. Le risque d'en faire un produit sensationnel, mélodramatique et racoleur est trop grand pour qu'on l'aborde. À moins de choisir un vrai cinéaste mûr (j'insiste), dont la sensibilité artistique, la vision unique et signée ainsi que le jugement critique feraient toute la différence, mais encore là...

Immense défi à relever donc, selon moi, en ces temps où on réadapte à peu près n'importe quel de nos vieux classiques québécois (Séraphin, Le Survenant, Aurore, Maurice Richard, etc.) qui n'ont absolument rien de nouveau à nous apporter, à part la complaisance et le misérabilisme. Par chance, nous avons de véritables oeuvres, Gaz Bar Blues, Mémoires affectives, C.R.A.Z.Y., qui ont horreur du cliché et qui sont portées par de vraies visions d'auteur!

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