Libre opinion: Le drame de la fonctionnarisation des CPE

Il y a quelques mois, le réseau des garderies québécoises servait de modèle à l'ensemble des parents canadiens. Aujourd'hui, il est au bord de la crise. Après avoir essuyé des compressions de 40 millions de dollars au cours des deux dernières années tout en voyant ses contraintes augmenter, notamment pour l'aménagement des cours extérieures, il subira une restriction équivalente pour l'année budgétaire qui s'amorce.

Rappelons qu'aucun CPE n'a profité de la hausse des tarifs quotidiens de 5 $ à 7 $, sa subvention ayant été diminuée d'autant. En fait, le conseil d'administration de chaque CPE ne gère qu'environ 15 % du budget de son organisme, le reste étant régi par des règles provinciales. Alors? Mission impossible!

Mais le ministère de la Famille a trouvé le problème: mauvaise gestion. On affectera donc quelques nouveaux sbires de la fonction publique québécoise à chaque conseil d'administration de CPE pour veiller au grain et on forcera les gestionnaires à suivre des cours de comptabilité. Tout rentrera rapidement dans l'ordre malgré cette nouvelle injure aux parents qui siègent bénévolement aux conseils d'administration. Quel est donc le problème? L'étape suivante est de supprimer par asphyxie le réseau ou de promouvoir au rang de fonctionnaires toutes les employées des CPE. Dans les deux cas, tous nos enfants recevront enfin un traitement égal mais inéquitable.

Couleur locale

Ayant eu le privilège d'intervenir dans plus de 25 CPE à titre de conseiller et de formateur, il me semble opportun d'attirer l'attention sur une dimension fort importante du système, une caractéristique trop souvent ignorée. Il s'agit de la spécificité ou de la «couleur locale» de chaque CPE.

Chaque centre de la petite enfance s'est en effet développé au coeur de sa communauté et avec la participation active de celle-ci, et ce, tant pour les installations que pour les milieux familiaux. À la lumière d'un projet éducatif provincial, heureusement précis mais général, qui leur sert de phare de guidage, chaque CPE s'est efforcé de répondre le mieux possible aux besoins particuliers de la population qui l'a fait naître.

D'une institution à l'autre, les différences sont frappantes selon les milieux: ruraux ou urbains, favorisés ou sous le seuil de la pauvreté, monolithiques ou multiethniques, monoparentalité, degré d'instruction, enfants handicapés, etc. Ces caractéristiques ont influencé directement l'offre de service de chaque CPE, son environnement physique, ses heures d'ouverture, ses choix pédagogiques, sa façon de regrouper les enfants, ses activités spéciales et son matériel éducatif. Tout cela explique le haut degré de satisfaction des parents.

Pour atteindre une telle performance, les gestionnaires et les éducatrices ont dû mettre en oeuvre beaucoup de créativité et d'ingéniosité en occupant avec pertinence toutes les marges de manoeuvre et toutes les zones d'incertitude disponibles. Les CPE se sont donc construits à l'image de leur communauté, très loin d'une quelconque uniformité ou homogénéité provinciale. C'est cette qualité de services éducatifs qui se retrouve maintenant dans la mire de la logique comptable.

Des règles précises et leurs effets

Bien sûr, les CPE ont contribué, souvent inconsciemment en situation de panique, par leurs questions incessantes pour que les règles ministérielles soient plus précises et détaillées, à faire advenir cette bureaucratisation de leurs organismes et cette fonctionnarisation de leur personnel. Les organismes provinciaux en ont profité pour accroître leur pouvoir et justifier leur existence: le ministère et son appareil, les syndicats et les associations provinciales. Autant de marges de manoeuvre qui ont progressivement échappé aux CPE pour maintenir et améliorer un service bien adapté aux besoins des enfants qui leur sont confiés et à leurs parents.

Les gestionnaires de CPE n'ont pas besoin de perfectionnement en comptabilité mais bien d'une autonomie accrue pour bien exercer leurs fonctions. En ce domaine, les décisions pertinentes se prennent sur chaque terrain particulier.

Quant à la ministre de la Famille, c'est un cours du genre «CPE - 101», surtout avec des stages pratiques, qu'il faut lui conseiller de toute urgence. Elle pourrait s'y faire accompagner par ses principaux lieutenants et ne garder en poste que ceux qui auront réussi l'examen final.

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