Lettre ouverte à Gilles Duceppe et Bernard Landry - Une stratégie d'action souveraine pour réaliser l'indépendance du Québec

Comme le souligne à juste titre Jacques Parizeau, un nouveau créneau vient de s'ouvrir pour les partisans de la souveraineté du Québec.

Gilles Duceppe et Bernard Landry, qui dirigent aujourd'hui le mouvement, sauront-ils saisir cette occasion historique pour proposer enfin une stratégie crédible menant à l'indépendance du Québec? Sauront-ils constater le fait indéniable, révélé notamment par le scandale des commandites, que l'État canadien est disposé à transgresser les règles démocratiques et à utiliser sans états d'âme tous les moyens pour empêcher la concrétisation de ce projet?

Si on veut éviter que les militants refusent, après deux référendums perdus, de s'engager dans une nouvelle bataille sous les ordres de généraux qu'ils jugeraient mal préparés et que la nation québécoise s'abstienne de les suivre dans ce qu'elle percevrait comme étant une mésaventure, il faut que les dirigeants souverainistes assument leur devoir de lucidité.

Il faut aussi qu'ils assument leur devoir de franchise. On n'entraîne pas une nation dans un combat aussi déterminant pour son avenir en lui servant des demi-vérités.

Il faut enfin qu'ils assument leur devoir de détermination. Celle-ci n'est-elle pas évidente? Malheureusement non, nous faut-il répondre en se rappelant le défaitisme de René Lévesque au lendemain du référendum de 1980, qui avait pourtant permis de recueillir un extraordinaire taux de 40 % d'appui, ou en se remémorant l'abandon du combat par Lucien Bouchard au lendemain des résultats pourtant bien meilleurs du référendum de 1995.

Si le Parti québécois veut réaliser l'indépendance du Québec et non pas seulement utiliser cette grande aspiration pour reconquérir un illusoire pouvoir provincial, il doit mettre en oeuvre dès le lendemain de son congrès une stratégie d'action souveraine pour réaliser l'indépendance du Québec. C'est ainsi qu'il retrouvera la confiance des militants.

Forts de cet appui, développant un programme de gouvernement qui, d'une part, exprime les valeurs de liberté, de solidarité et de responsabilité qui caractérise la nation québécoise et, d'autre part, propose des solutions crédibles aux principaux problèmes du Québec, il recevra, lors des prochaines élections où il aura imposé sans ambiguïté la souveraineté comme enjeu central du débat politique, le soutien d'une partie suffisante de la population pour faire élire une majorité de députés à l'Assemblée nationale. De ce fait, il disposera du mandat incontestable de mettre en oeuvre sa stratégie pour l'indépendance. Cette stratégie devra alors être au coeur de ses actions.

Je propose que cette stratégie s'articule autour de dix grandes priorités, impliquant la réalisation de 30 actions souveraines.

1. Utiliser pleinement les ressources de l'État

Le soir même de la victoire électorale, le nouveau premier ministre devra déclarer que «le temps des hésitations est terminé et que toutes les ressources de l'État québécois seront utilisées pour préparer le Québec à assumer son indépendance politique». Il s'agira de la première action souveraine.

Il constituera ensuite un conseil des ministres restreint dont la première tâche sera de mettre en place à tous les postes clés du gouvernement, de ses organismes et des sociétés d'État des dirigeants souverainistes. Cette grande réorganisation du pouvoir représentera la deuxième action souveraine.

Troisième action souveraine, deux mandats seront confiés aux ministres:
- créer au sein de chaque ministère, organisme public ou société d'État un secrétariat à la souveraineté et libérer à cette fin des ressources substantielles;
- élaborer en priorité des plans d'action prévoyant, sans égard à la répartition des pouvoirs constitutionnels, les interventions à faire pour répondre aux besoins du Québec, établissant les budgets nécessaires et ciblant les lois et les mesures à mettre en application dès la proclamation de l'indépendance.

Les travaux de ces secrétariats sectoriels seront coordonnés et supervisés par un secrétariat national placé sous la responsabilité directe du premier ministre. Ce secrétariat national aura aussi pour mandat de préparer, avec le Bloc québécois, les plans dans les domaines qui échappent aux ministères québécois (par exemple, la défense) et de préparer le plan opérationnel global d'accession à la souveraineté. En somme, c'est l'État québécois tout entier qui, comme jamais par le passé, sera mobilisé derrière le projet souverainiste.

2. Renforcer les symboles identitaires nationaux

Dès son arrivée au pouvoir, le Parti québécois devra mettre en oeuvre une opération de mise en valeur des symboles identitaires québécois. Coup d'envoi de cette opération, la quatrième action souveraine consistera à déclarer que le gouvernement ne reconnaît pas les jugements de la Cour suprême du Canada qui ont invalidé des pans entiers de la loi 101 et qu'il la restaure. À cette fin, une loi sera votée à l'Assemblée nationale. Une vaste campagne de réaffirmation du caractère français du Québec accompagnera cette réhabilitation de la Charte de la langue française.

La cinquième action souveraine sera d'habiter le territoire québécois de nos symboles identitaires. Les institutions publiques seront tenues d'afficher le drapeau québécois. Les entreprises privées, les organismes de la société civile et les citoyens seront invités à faire de même. Une liste de lieux historiques et de personnalités qui ont marqué notre histoire sera dressée. Imaginées par des artistes québécois, des plaques commémoratives seront rapidement installées.

La sixième action souveraine sera de doter rapidement le Québec d'un hymne national en puisant dans le répertoire québécois existant (comme l'Union européenne l'a fait en optant pour L'Hymne à la joie). L'Assemblée nationale procédera à l'adoption de cet hymne. Ce nouvel hymne national sera dès lors largement diffusé et utilisé dans tous les événements officiels.

La septième action souveraine sera de mettre en valeur la culture québécoise et ses artisans, particulièrement sous l'angle de la défense et de la promotion de la diversité culturelle. À cette fin, une grande manifestation culturelle nationale sera organisée sur le thème «Une culture à la recherche d'un pays».

La huitième action souveraine sera d'annoncer que le Québec entend participer aux compétitions sportives internationales: Championnat mondial de hockey, Mondial du foot, Jeux olympiques... À cette fin, la composition des équipes éventuelles sera annoncée et des demandes seront déposées auprès des organismes internationaux concernés.

3. Se retirer des instances fédérales-provinciales

Parallèlement à la mise en oeuvre de ces huit actions souveraines, le nouveau gouvernement, dans une déclaration solennelle à l'Assemblée nationale, affirmera que le Québec formant une nation à part entière, n'a pas à être traité comme une simple province; que son Assemblée nationale n'ayant jamais reconnu la Constitution canadienne de 1982, il n'a pas à accepter de fonctionner dans le cadre illégitime de celle-ci; que l'État fédéral envahissant systématiquement ses champs de compétence et oeuvrant à l'affaiblissement de ses pouvoirs, il n'a pas à se faire le complice de cette oppression.

En conséquence, le gouvernement réalisera une neuvième action souveraine. Il annoncera que le Québec se retire de toutes les instances politiques fédérales-provinciales existantes (sauf le Parlement fédéral, où les députés du Bloc resteront en fonction) et qu'il entend désormais ne discuter que de nation à nation avec le Canada, dans le cadre de rencontres entre les deux premiers ministres. Cette décision fera l'objet d'une résolution de l'Assemblée nationale afin de lui donner la portée politique qu'elle mérite.

4. Élaborer et adopter une constitution québécoise

Le nouveau gouvernement réalisera ensuite une dixième action souveraine en faisant adopter par l'Assemblée nationale la création d'une assemblée constituante mandatée pour rédiger, dans un premier temps, la Constitution provisoire d'un Québec indépendant et, après la proclamation de l'indépendance, une constitution permanente.

Cette assemblée constituante non partisane proposera au gouvernement les termes d'une constitution provisoire qui comprendra la Charte québécoise des droits et libertés et qui tiendra lieu de loi fondamentale du Québec au lendemain de la proclamation de sa souveraineté. Cette constitution contiendra des garanties explicites à la nation et à la communauté internationale quant au respect des droits démocratiques des citoyens, des droits de la minorité anglaise et des droits des nations autochtones dans un Québec indépendant.

Le gouvernement réalisera une onzième action souveraine en faisant adopter cette constitution provisoire par l'Assemblée nationale du Québec.

5. Élaborer et proposer une proposition de partenariat

Sans en faire une condition d'accession à la souveraineté et en évitant de lier l'indépendance nationale à l'acceptation de cette proposition par l'État canadien, le gouvernement préparera par ailleurs une proposition de partenariat économique et réalisera une douzième action souveraine en faisant adopter cette proposition par l'Assemblée nationale du Québec.

6. Déployer une politique internationale d'envergure

Le Parti québécois, avec le soutien actif du Bloc québécois, devra aussi déployer une politique

internationale.

Pour ce faire, le gouvernement réalisera une treizième action souveraine en créant de nouvelles délégations du Québec à l'étranger, notamment dans les principales villes américaines, et en accroissant les ressources des délégations existantes. Il nommera des souverainistes à la tête des délégations et leur donnera le mandat d'obtenir du plus grand nombre de nations l'engagement de reconnaître le nouvel État dès la proclamation de son indépendance.

Tout en resserrant les liens du Québec avec la France pour en faire le pivot d'une reconnaissance internationale, tout en neutralisant autant que faire se peut l'opposition prévisible des États-Unis et du Royaume-Uni, le gouvernement mènera une activité diplomatique tous azimuts. Il réalisera une quatorzième action souveraine en nommant des personnalités québécoises délégués-observateurs à l'ONU, à l'OMC, à l'UNESCO et au BIT et en leur confiant le mandat de préparer l'adhésion du Québec à ces institutions.

Qui plus est, quinzième action souveraine, le gouvernement, prolongeant l'action du Bloc québécois, saisira certaines grandes occasions que l'actualité lui fournira pour faire connaître le point de vue de la nation québécoise sur les grands enjeux internationaux.

Enfin, le gouvernement accomplira une seizième action souveraine en faisant adopter par l'Assemblée nationale une déclaration de politique étrangère visant à exprimer les consensus québécois en cette matière, à acquérir la confiance de la communauté internationale et à donner des garanties explicites aux États-Unis d'Amérique et au Canada.

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