Le Grand Soir n'aura pas lieu

Alors que la victoire suscite de nombreuses revendications en paternité, la défaite est le plus souvent orpheline. Depuis dimanche soir, une partie de la gauche s'approprie de manière quasi exclusive le non. Elle feint d'oublier que, sans l'apport des électeurs de l'extrême droite, de la droite souverainiste, de la droite traditionnelle et de ceux n'affichant aucune appartenance politique, le succès n'aurait sans doute pas pris une telle ampleur. Le 29 mai 2005 marquera l'histoire de la gauche française. La majorité du Parti socialiste et des verts sortent défaits et déstabilisés, cependant que les communistes, les trotskistes et les multiples et divers dissidents du Parti socialiste ont incontestablement gagné. Leur réussite présente quatre dimensions principales.

Dimension européenne

L'opposition de gauche à la Constitution n'a rien d'étonnant. Nombre de ses protagonistes ont en permanence combattu l'Europe. Tel est le cas, par exemple, du Parti communiste français, qui, depuis les origines de la Communauté européenne, n'a cessé de fustiger son caractère capitaliste. Il converge sur ce point avec les trotskistes, les altermondialistes et, c'est l'élément nouveau et fondamental de ce scrutin, nombre de socialistes qui ont souvent entretenu un rapport ambivalent à l'intégration européenne. Lors de ce référendum, les arguments souverainistes traditionnels de gauche ont eu du mal à se faire entendre, à la différence du débat sur le traité de Maastricht en 1992.

Selon l'enquête Ipsos à la sortie des urnes, 72 % des Français se déclarent «tout à fait» et «plutôt favorables» à la poursuite de la construction européenne (56 % des électeurs communistes et 79 % des socialistes). S'ouvre ainsi une forte tension dans le camp du non de gauche. Sa base a voulu marquer un coup d'arrêt, salutaire ou désastreux selon les points de vue, à la manière dont se construit actuellement l'Europe, mais elle souhaite continuer l'aventure européenne. Or les perspectives que les responsables du non réussissent à tracer ensemble — renégocier le traité, construire une Europe idéale — s'avèrent, pour le moment, chimériques, en particulier parce qu'elles sont à l'opposé de ce que prône la majorité des partis de gauche et des syndicats européens.

Dimension sociologique

Le deuxième aspect de la victoire du non est sociologique. Les classes populaires, souvent tentées par l'abstention, se sont largement prononcées pour le non: 79 % des ouvriers, 67 % des employés, 72 % des sans-diplôme, 65 % des personnes dont les revenus mensuels nets par foyer vont de 1000 à 2000 euros, etc. Elles ont fait entendre leur cri. Celui des «gens de peu», selon la formule de Pierre Sansot, un sociologue disparu récemment et qui avait une immense sympathie pour eux, contre les «gros», les «puissants», les élites, les «politiques», les partis de gouvernement, les «dominants», «Bruxelles», bref, contre tous ceux qui leur paraissent responsables de la dégradation de leurs conditions d'emploi et de vie, de leur misère, de leur détresse, d'un sentiment irrépressible d'abandon ou d'exclusion.

Toujours selon Ipsos, 52 % des électeurs du non ont voté pour exprimer un mécontentement devant la situation économique et sociale actuelle de la France. La nouveauté sociologique, cette fois-ci, provient de ce qu'une partie des classes moyennes (53 % des professions intermédiaires, 51 % des artisans, commerçants et chefs d'entreprise, par exemple) s'est jointe à ce choeur de protestation. D'où une interrogation pour la gauche afin de savoir ce qu'elle doit proposer à ces catégories dont elle se réclame.

Dimension idéologique

La victoire des partisans du non à gauche revêt également une dimension idéologique. Elle marque le mariage explosif de ce qui reste de passion communiste, d'engouement pour la rupture, de l'utopie d'un monde nouveau avec la défense des intérêts corporatifs les mieux établis, la conviction que l'Europe est trop libérale sur le plan économique (40 % des partisans du non ont voté pour ce motif) mais aussi la peur de la Turquie (35 % des électeurs du non ont voulu marquer leur opposition à son entrée en Europe) ou l'angoisse de perdre l'identité de la France (motif du vote pour 32 % des adeptes du non).

La France est cet étrange pays fortement impliqué dans la mondialisation mais qui la condamne, tout comme elle refuse l'économie de marché et considère que le libéralisme est une obscénité. Cette gauche-là se complaît dans la culture du non en n'hésitant pas à jouer des angoisses ou à pratiquer la démagogie et sans jamais avancer de solutions crédibles. Une partie d'entre elle rêve même d'un troisième tour social. Elle préfère s'enivrer à l'idée que, une fois de plus, elle pourrait montrer l'exemple à la Terre entière. Rejouer la scène de la révolution et de la régénération au bénéfice non seulement des Français mais de l'humanité entière constitue l'un des ressorts de son action et l'un des éléments de sa mythologie.

Dimension politique

Enfin, ce triomphe présente un dernier volet, politique celui-ci. La crise de la démocratie représentative, apparue au grand jour en avril 2002, s'est approfondie. Pour la gauche, une donnée essentielle émerge: 56 % des électeurs socialistes ont voté non alors que près de 59 % des adhérents du PS s'étaient prononcés l'hiver dernier pour le oui. Les divergences ne manqueront pas de s'accroître dans et hors le PS. Les réformistes seront sans doute sur la défensive, surtout si des mouvements sociaux se déclenchent. Les opportunistes surferont plus que jamais sur la vague de mécontentement pour tenter d'assouvir leurs désirs d'accéder à la magistrature suprême en semant à profusion des illusions. Toutefois, à plus long terme, la gauche protestataire et radicale n'a peut-être remporté dimanche qu'une victoire à la Pyrrhus. La renégociation du traité qu'elle prône semble improbable, voire impossible.

Les contraintes du système politique sont fortes et les prochaines échéances demeurent les élections présidentielle et législatives de 2007, sauf crise majeure et exceptionnelle qui bouleverserait ce calendrier. Or il est difficile d'imaginer à cette occasion la naissance d'un parti unique ou même la conclusion d'accords électoraux entre les trotskistes, les communistes, les socialistes de gauche, les altermondialistes et Laurent Fabius et ses amis.

En fait, le 29 mai contraint la gauche française à clarifier son analyse de la société et ses projets politiques afin de savoir si elle peut encore trouver en elle, au-delà de ses diversités, les conditions d'une unité ou si, comme la droite avec l'extrême droite, elle sera désormais traversée par un clivage durable opposant deux gauches bien distinctes.

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Le Monde

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