Libre opinion: Cactus, mon voisin

Lettre à Robert Laramée, conseiller municipal du district de Saint-Jacques, arrondissement de Ville-Marie

Merci de votre lettre concernant le projet Cactus qui veut s'installer dans ma rue pour distribuer des seringues. J'habite — et travaille — dans ce quartier depuis 15 ans, alors j'imagine que c'est pour les gens comme moi que vous faites ce travail-là — vous voulez rendre le quartier plus agréable pour ses résidants. Et pour ça, je vous remercie.

Par contre, je connais aussi Guy. C'est le mendiant qui se tient proche de l'entrée du cinéma Quartier Latin. Je suis certain que vous l'avez vu si vous sortez dans votre arrondissement; il est souvent — non, presque toujours — là. Quand il fait beau, quand il pleut, quand il neige, il est là. Il est sans abri et, je présume, alcoolique ou toxicomane et un tout petit peu schizophrène — assez pour être drôle le jour et parfois un peu plus désagréable la nuit s'il n'a pas assez mangé.

Je ne sais pas si vous le considérez un résidant du quartier; il n'a pas de chic pied à terre comme moi avec vue impressionnante sur le centre-ville, et ne paie pas de taxes. Mais pour moi, il fait partie de mon quartier, tout comme le théâtre Saint-Denis, la nouvelle bibliothèque, et l'horreur qu'on appelle un parc... Émilie-Gamelin.

Dans notre système démocratique, vous représentez tout le monde de votre district, tant les gens aisés comme moi, tant les pauvres comme Guy. Alors, quand vous parlez de la «sécurité et la qualité de vie de votre quartier» je trouve votre définition et votre vision un peu réduite. À titre d'exemple, Guy et moi, nous sommes plus en sécurité, et notre qualité de vie meilleure, sachant que les héroïnomanes peuvent rapporter leurs seringues au Cactus au lieu de les partager ou de les laisser traîner, usées, dans la rue...

Le choix de vivre au centre-ville

C'est vrai, je ne veux pas un Cactus dans mon quartier — ni de toxicomanes, ni de vendeurs de drogue, ni le crime qui s'y rattache. Mais que voulez-vous, ça fait partie de vivre en plein centre-ville. J'ai le choix et les moyens de déménager, mais je préfère rester, car je trouve mon quartier très commode, très bien, et très vivable, surtout comparé aux autres quartiers «chauds» des villes que j'ai visitées.

Alors, si un Cactus doit exister, et il doit exister dans mon quartier (et non pas à Westmount, par exemple), pourquoi pas dans ma rue? Visible et facile d'accès pour ses clients, à côté d'un CLSC, et dans une rue passante... Et si, en même temps, on peut remplacer un parc encore plus affreux, quoique plus petit, que notre cher square Berri... moi, résidant de la rue Sanguinet, je dis oui!

Peu importe, ça ne changera rien de ma vie ou de mon quartier. Demain, je vais me lever et je vais regarder le centre-ville se remplir en prenant un thé sur mon balcon — ou je déjeunerai au café qu'on appelle Chez Lise, même si ce n'est pas le nom sur la porte, et on échangera des potins avec ladite Lise.

En partant pour le travail — ou en revenant après les courses, je ne sais pas, les sans-abri n'ont pas le même horaire que moi — je dirai bonjour à Guy que vous connaissez maintenant, et lui parlerai de la lettre que je vous ai écrite. Si vous passez plus tard pour aller aux vues, dites-lui bonjour au lieu de l'ignorer; il vous demandera de l'argent, c'est certain, mais si vous ne lui en donnez pas, il vous souhaitera bon film quand même.

Plus qu'un emplacement

Si vous restez prendre un café après votre film, regardez le monde passer, il y en a plein: des étudiants, des gens du quartier, des rockers, des punks, des madames 450 un peu peureuses qui gardent leurs sacs bien proches, des junkies qui leur font peur, même des fonctionnaires parfois.

Promenez-vous un peu: il y a des bars pour tous les goûts, des restos aussi. Il y a des bijoux d'architecture et même des petites rues romantiques — empruntez la rue sur laquelle Cactus veut s'installer, par exemple, et vous risquez entendre un chanteur d'opéra qui pratique des grand airs... en fait, ça, c'est mon chum.

Bref, vous comprendrez pourquoi j'aime habiter ici, et aussi, j'espère, pourquoi il n'y aura pas plus ni moins de toxicomanes, de crime, de «sécurité et qualité de vie» si Cactus s'installe à trois rues d'ici: les enjeux sont beaucoup plus grands qu'un simple emplacement. Peut-être votre vision pourrait l'être aussi, très cher président du comité consultatif d'urbanisme.

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