Sondages - L'opinion grogneuse

La différence d'interprétation de deux sondages récents à propos de l'appui à la souveraineté au Québec, publiés respectivement par Le Devoir (Léger Marketing, le 27 avril) et La Presse (CROP, le 28 avril), a mis en lumière un aspect conceptuel fréquemment négligé dans ce type d'enquête sociale à la mode: la notion même d'opinion collective.

La Presse a présenté, dans son propre sondage, un article sur le sondage du Devoir dont le titre a provoqué la réaction critique et justifiée de son directeur. Mais au-delà de cette controverse journalistique qui aurait avantage selon moi à se retrouver devant le Conseil de presse du Québec, il faut poser le problème de la définition même de l'opinion collective pour tenter de concilier les résultats contradictoires de ces deux sondages.

M'inspirant du sociologue français Gabriel Tarde (1843-1904: L'Opinion et la foule, 1901), je définis avant tout l'opinion collective comme étant l'ensemble des idées et des points de vue que s'échangent les individus d'une société, souvent avec l'aide de la communication publique, dans un but de conversation et de discussion sociales.

Dans notre milieu québécois et pour les fins d'un des exemples dominants de ce phénomène social, il s'agit moins des conversations de café que des échanges de propos sur les tribunes radiophoniques. Sans parler de toutes les autres formes d'échanges de points de vue personnels entre les membres de la société civile.

Une opinion en trois aspects

Dès lors, ce que les maisons de sondages saisissent dans leurs enquêtes, ce sont trois aspects de l'opinion collective, aspects plus ou moins explicités dans l'élaboration et la formulation de leurs questionnaires. Ces trois aspects sont:

- l'opinion publique, qui est le degré d'unanimité de l'opinion collective;

- l'opinion populaire, qui est le degré de stabilité de l'opinion collective;

- l'opinion civique, laquelle est le degré de connaissance de l'opinion collective.

Le 27 avril, Le Devoir titre en manchette: «Souveraineté: un OUI à 54 %»; le lendemain, La Presse, en page A 2, affirme en surtitre du titre de l'article dont il est fait mention au début de ce texte: «OUI: 47 %; NON: 53 %». C'est la saisie de l'opinion publique du moment à titre de degré d'unanimité de l'opinion collective. L'opinion populaire en tant que degré de stabilité de l'opinion collective se constate dans les données relatives à l'augmentation de l'appui à la souveraineté dans ces sondages par rapport à des sondages antérieurs.

Mais quelles en sont les données relatives à l'opinion civique comme degré de connaissance de l'opinion collective? Et, plus précisément, qu'est-ce que le public doit avoir comme information pour répondre soit à une question à la manière du référendum de 1995, soit à une question portant sur l'influence des témoignages de la commission Gomery sur le nouveau penchant de ce dernier en faveur ou en défaveur de la souveraineté? Mystère!

Opinion civique mesurée

La saisie de l'opinion civique telle que je l'ai définie est peu fréquemment abordée dans les enquêtes par les maisons de sondages en raison du niveau plus complexe d'analyse qu'elle exige. Cette fois-ci, ce n'est pas le cas, même si ce l'est modestement, pour la maison Léger Marketing et Le Devoir.

À mon avis, cette maison de sondages et ce journal ont cherché à connaître l'influence de la communication publique de la commission Gomery et de l'information qu'elle a permis de véhiculer auprès des citoyens sur leur nouvelle attitude à l'égard de la souveraineté du Québec. Ils ont cherché à saisir l'opinion civique, peut-être d'une manière qui porte à débat. Ici, je laisse aux spécialistes du milieu professionnel des sondages le soin d'en juger. Ce faisant, ils ont plutôt cerné, probablement, une de ses modalités: l'«opinion grogneuse».

Cette dernière consiste pour le public à exprimer son ras-le-bol à l'endroit d'un enjeu ou d'une situation, particulièrement à la suite d'une surinformation sur un événement intensément focalisé et amplifié par les médias et singulièrement par la télévision. C'est le cas de la situation créée par l'événement-commission Gomery.

Dans cette perspective, les sondages Léger Marketing et CROP peuvent se concilier même si leurs données respectives sur la souveraineté divergent. Chez Léger Marketing, le public québécois est possiblement grogneur; chez CROP, il est virtuellement électeur. L'opinion grogneuse, modalité de l'opinion civique, est explicitée dans le premier sondage alors qu'elle est absente du second.