Libre opinion: Conformistes et grégaires, vraiment?

Cher collègue, permettez-moi de me présenter, ce qui me paraît de toute évidence nécessaire après avoir lu vos propos rapportés dans Le Devoir du 18 avril. Je suis un de ces «universitaires québécois» qui se sont indignés lorsque notre école nationale d'administration publique a invité comme professeur l'ancien premier ministre Alain Juppé.

Notre prise de position vous a laissé «stupéfait et indigné» devant ce que vous considérez comme étant du «politiquement correct» (traduction littérale de politically correct). Je me retrouve donc décrit par vous comme faisant preuve d'un esprit qui «n'est ni clairvoyant, ni modeste [...], se suffit à lui-même, a réponse à tout, est un esprit de supériorité absolue». Et je continue à vous entendre me dire: «pas courageux [mais] conformiste, grégaire et complètement idiot». Je comprends donc, après tout cela, que ce que j'ai fait, vous le jugiez «exorbitant, et même délirant».

Bref, entre collègues, on ne mâche pas ses mots, surtout de loin. Que me reste-t-il à dire? Quand même deux ou trois choses.

Si, avant de prononcer de Paris ces jugements péremptoires, vous nous aviez fait, à mes collègues et à moi, l'honneur de passer une ou deux petites heures avec nous — pas plus, pour ne pas abuser de votre emploi du temps —, je crois que vous en seriez venu à la conclusion que mes collègues — je ne parle pas de moi — ne correspondent en rien à l'image que vous vous en êtes faite et que vous diffusez. Dans le paysage intellectuel et universitaire québécois, personne ne peut leur attribuer — je ne parle pas de moi — le quart de la moitié des adjectifs que vous employez pour parler d'eux. Votre attaque contre ces «universitaires» illustre dramatiquement «la faille atlantique» qui vous inquiète.

Vous vous portez à la défense de M. Juppé. Hélas! vous ne nous apprenez rien. Vous répétez ce que nous avons entendu plusieurs fois d'autres bouches: M. Juppé n'est coupable que d'un «délit» et «il n'était pas question d'enrichissement personnel». Vous n'apportiez donc malheureusement rien de nouveau pour sa défense.

Ce qu'il vous faut savoir

Je ne reprends pas ici avec vous tout ce débat sur la gravité ou la non-gravité d'un

«délit» qui a quand même valu à son auteur la condamnation à une peine d'emprisonnement. Mais il faut seulement vous faire savoir, comme à Bernard-Henri Lévy, que cette invitation de l'ENAP arrive précisément au moment où le Canada tout entier (anglophone et francophone) n'en finit plus de s'indigner de certains détournements occultes de fonds publics en vue du financement d'un parti politique, comme l'a fait Alain Juppé. Le choc est tel que ces révélations ont déstabilisé le gouvernement canadien, mené notre pays au bord d'élections générales prématurées et entraîné une crise politique majeure.

Je crois que ce n'est même pas une réaction moraliste à laquelle nous assistons ici mais à l'expression d'un jugement politique: on refuse que des fonds publics soient secrètement détournés par diverses voies pour servir au financement d'un parti politique. Ici, de tels agissements sont considérés comme plus qu'un «délit»: ils sont tenus pour des abus de confiance, intolérables chez les hommes et femmes politiques et chez les hauts fonctionnaires.

Vous vous inquiétez avec raison de «ce monde en perte de valeurs». Comment n'avez-vous pas compris que c'est précisément en nous inspirant de cette même préoccupation que nous nous sommes élevés contre l'invitation faite à l'auteur d'un délit «selon le droit français»? Mais ce «délit» est ici considéré chez un premier ministre comme une inacceptable atteinte aux «valeurs» d'intégrité et de transparence nécessaires dans la vie politique des démocrates.

Une vraie ouverture

J'appartiens depuis plus de 50 ans à la vie universitaire québécoise, canadienne, de l'Amérique (comme vous persistez à désigner les États-Unis, comme le font les États-Uniens eux-mêmes) et des trois Amériques. J'ai invité chez nous, accueilli, écouté, applaudi un très grand nombre d'invités français, belges, allemands, italiens, états-uniens, brésiliens, chiliens, japonais et autres. J'ai vu mes collègues les écouter avec l'humilité que vous souhaitez, une humilité que je n'ai pas toujours retrouvée ni aux États-Unis ni en France.

Nous avons, mes collègues et moi, beaucoup profité de l'«expérience et [de la] vision différente du monde». Nous le faisons encore et ne cesserons de le faire. Nous demeurons de grands consommateurs d'invités.

J'ai vécu dans l'université française et dans les universités états-uniennes. Je crois pouvoir dire que nous sommes au Québec aussi ouverts que dans ces institutions, que je respecte hautement, à la ventilation des idées et aux échanges de points de vue. Permettez au vieil universitaire québécois et canadien que je suis de vous rassurer à ce sujet. J'espère que votre court séjour à Montréal vous en convaincra aussi. [...]