Quelques nuances sur la «westislandisation» de Laval

Malgré une forte immigration à Laval au cours des dernières années, la connaissance du français y est stable à plus de 92 %, précise l’auteur.
Jacques Nadeau archives Le Devoir Malgré une forte immigration à Laval au cours des dernières années, la connaissance du français y est stable à plus de 92 %, précise l’auteur.

Dans un blogue récent, le chercheur indépendant Frédéric Lacroix annonce que « depuis une vingtaine d’années, la chute du français et la montée de l’anglais à Laval sont spectaculaire ». Et il conclut : « Laval est le laboratoire du Québec de demain et la préfiguration de ce qui nous attend collectivement [à court terme !] si nous continuons à repousser collectivement les mesures structurantes que la situation linguistique — catastrophique — appelle et justifie. »

Je ne possède pas les connaissances scientifiques de M. Lacroix, mais il me semble que le portrait dramatique qu’il trace de la situation linguistique dans la troisième ville du Québec nécessite quelques nuances.

D’abord, le chercheur ignore certaines données encourageantes. Par exemple, il ne parle pas du fait que malgré une forte immigration à Laval au cours des dernières années, la connaissance du français y est stable à plus de 92 %, selon les données de Statistique Canada (92,9 % en 2016, 92,1 % en 2021). Il y a progrès du côté des personnes qui parlent les deux langues officielles du Canada, de 58,3 % à 60,3 % : le fait qu’il y a de plus en plus de Lavallois bilingues est-il une mauvaise chose ? Le pourcentage de résidents de Laval qui connaissent seulement l’anglais reste faible (5,1 % en 2016, 5,8 % en 2021).

S’appuyant sur le fait que les écarts entre les nombres de parlants français et anglais et ceux qui ont l’une de ces deux langues comme langue maternelle sont à peu près égaux (des surplus de 32 000), M. Lacroix conclut qu’il y a autant de « transferts linguistiques » vers l’anglais que vers la langue officielle du Québec. Par conséquent, écrit-il, « le groupe anglophone, même s’il est presque six fois moins important, relativement, que le groupe francophone, parvient à attirer la moitié des locuteurs qui effectuent un transfert linguistique à Laval ! ».

Même lorsqu’on laisse de côté le fait que la valeur des transferts linguistiques comme indicateur est contestée, la réalité est beaucoup plus complexe. De 2016 à 2021, la population de la ville de Laval a augmenté de 15 373 personnes. La population immigrante a, elle, crû de 18 380. Autrement dit, l’essentiel de la croissance de la population à Laval est venu de l’extérieur du Canada. Aujourd’hui, près du tiers de la population de Laval est composé de néo-Québécois. Or, les pratiques linguistiques des immigrants sont complexes et ne peuvent se résumer par la dialectique français-anglais. 77 000 Lavallois (17,7 %) parlent généralement une autre langue que le français ou l’anglais à la maison.

Soulignons aussi que la baisse de certains indicateurs relatifs au français pourrait s’expliquer par la migration interrégionale des francophones. On sait en tout cas qu’au cours des dernières années, Montréal et Laval ont perdu plusieurs milliers d’habitants qui s’en sont allés vers des banlieues éloignées des grands centres, notamment dans Lanaudière et les Laurentides.

L’anglais au travail

Frédéric Lacroix s’inquiète de la place de l’anglais au travail chez les Lavallois. Notant que 22,7 % des travailleurs de Laval travaillent surtout en anglais, le chercheur conclut : « Les anglophones parviennent à imposer leur langue au travail dans une proportion 2,3 fois plus grande que la taille relative de leur groupe selon la langue maternelle. »

Encore ici, cette conclusion choc doit être nuancée. Les anglophones n’« imposent pas leur langue de travail » aux francophones et aux allophones. Qu’on le veuille ou non, l’anglais est une langue de plus en plus utilisée au travail, au Québec comme ailleurs dans le monde. Autrefois, c’est le « boss » qui imposait sa langue ; aujourd’hui, l’anglais est en usage dans la plupart des entreprises québécoises — il y en a 11 000 — qui ont développé des marchés hors Québec. On ne bâtit pas un Couche-Tard ou un CGI en refusant de parler la lingua franca des affaires.

Puisque nous sommes entourés d’une mer de plus de 300 millions d’anglophones en Amérique du Nord, la langue française sera toujours dans une position de fragilité au Québec ; la mise en place de mesures audacieuses et ambitieuses demeure donc nécessaire. Je suis de ceux qui croient que de telles mesures n’ont pas à brimer les droits des Québécois.

Avant de parler d’une situation « catastrophique », comme le fait Frédéric Lacroix, il faut tenir compte des nombreux facteurs qui influent sur la situation linguistique, et notamment du fait que pour un nombre croissant de Québécois, qu’ils soient natifs du Québec ou nouveaux venus, la connaissance et l’usage de l’anglais sont essentiels pour bien gagner leur vie. M. Lacroix a raison, ce qui se passe à Laval est annonciateur de ce qui se passera dans la province au cours des prochaines décennies : un Québec à la fois francophone, parce que les Québécois tiennent à leur langue commune comme à la prunelle de leurs yeux, et bilingue, parce que le Québec moderne est ouvert sur le monde.

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