Ouverture du conclave - Une nouvelle figure pour la papauté

Sur le plan théologique au moins, on dit que le pape est le successeur des apôtres Pierre et Paul — martyrs à Rome — et non le successeur de celui qui, avant lui, a assuré cette fonction. La question n'est donc plus de se demander qui peut succéder à ce géant qu'a été Jean-Paul II, mais de se demander comment aujourd'hui quelqu'un pourra être une figure crédible, dans notre monde, de la figure des apôtres Pierre et Paul et comment le ministère d'unité et de primauté des apôtres Pierre et Paul peut être rendu aujourd'hui.

Ce sont là, en fait, les véritables défis et cela passe peut-être par le renouvellement de la figure de la papauté. En effet, on peut penser que Jean-Paul II a poussé à bout et a épuisé une figure de la papauté, si bien qu'on ne pourra pas reprendre cette figure et l'habiter avec autant de charisme et davantage de conviction.

Les papes Pie, le pape Jean

Cette figure de la papauté est en fait une synthèse de la figure qu'ont donnée à la papauté les papes Pie (de Pie IX à Pie XII) et le pape Jean, des papes si différents, mais pourtant béatifiés le même jour par Jean-Paul II.

Au cours d'un siècle, les papes Pie ont façonné la figure de la papauté qui a été de plus en plus exaltée, jusqu'à éclipser la figure des évêques. On en vint à vénérer la figure de ces papes et un véritable «culte» entoura leur propre personne. Deux traits caractérisent leur pontificat: la lutte contre le monde moderne et contre le communisme, et le développement de la piété populaire et d'une religion de masse. Le syndrome de la forteresse assiégée avait fini par marquer la conscience de l'Église. Elle semblait attaquée de toute part, soit par la modernité, soit par le communisme. Elle était appelée à se défendre contre ses ennemis.

En choisissant un autre nom, Jean XXIII mettait un terme à cette série de pape Pie qui domina le catholicisme de 1848 à 1958. Une autre manière d'habiter la figure du successeur de Pierre, déconcertante pour ceux qui n'avaient connu que le modèle précédent, émergeait. Pas d'anathème, dans ce cas, mais le dialogue.

Le premier, il reçut des Juifs en audience, s'arrêta devant une synagogue, assuma réellement son rôle d'évêque de Rome, visitant les paroisses de son diocèse, sortit du Vatican, prenant le train — moyen de transport de l'époque — pour se rendre en pèlerinage à Lorette, avant l'ouverture du concile Vatican II.

Il réussit à s'affranchir de la curie en convoquant un concile, ce qui devait mettre en avant la personne des évêques et le rôle des théologiens.

Un dépouillement qui se poursuit

Son successeur, Paul VI, à l'image austère, devait poursuivre le dépouillement des pompes pontificales, renonçant à la chaise à porteur, et aux autres oripeaux moyenâgeux qui caractérisaient la cour pontifical.

Ses interventions dans le domaine de la justice sociale et du développement font époque. Grand promoteur de la paix, il inaugure une tradition: la Journée mondiale de la paix et les messages annuels sur la paix.

Grand réformateur, il passe pour le premier pape moderne aux yeux d'un grand connaisseur de la papauté, Peter Hebelwaith. Si son prédécesseur était sorti du Vatican, celui-ci voyagea sur les cinq continents, multipliant les dialogues avec les chrétiens non-catholiques et les non-chrétiens.

Après 1968, Paul VI n'avait plus écrit d'encyclique. Plusieurs avaient pensé que le genre avait disparu. En effet, au cours du XXe siècle, il ne s'était jamais écoulé dix ans sans qu'un pape n'écrive une encyclique. Il préférait écrire des textes dont le niveau d'autorité engagé était moindre, ayant même écrit que certains problèmes étaient si complexes qu'il devenait difficile de proposer pour ces questions des solutions uniques, valables pour le monde entier. Il préférait, sur ces questions, appeler les épiscopats à examiner les solutions propres à leur espace culturel.

Jean-Paul Ier apparaissait comme la synthèse des papes Jean et de Paul.

Quant à Jean-Paul II, s'il emprunte des traits de ses prédécesseurs immédiats. Il voyage à travers le monde, développe leur prise de position en faveur de la justice et de la paix, a une allure moderne qui rompt avec la figure médiévale de la cour vaticane.

Toutefois, il reprend plusieurs traits des papes Pie. Il remet en valeur les grandes manifestations populaires et le catholicisme de masse, qui avait caractérisé la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe, reprend vie. De plus, son pontificat se caractérise par un combat de l'Église (société sainte) contre ses ennemis: le communisme et, en Occident, ce monde perdu, voué au matérialisme, à la recherche du plaisir, etc.

Parmi les legs importants de Jean-Paul II, il y a l'appel qu'il faisait, en 1995, aux pasteurs et aux théologiens, de réévaluer avec lui les modes d'exercice de l'office primatial lui-même. En effet, dans son encyclique Ut unum sint, il écrivait ceci: «[...] j'écoute la requête qui m'est adressée de trouver une forme d'exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l'essentiel de sa mission».

C'est là, semble-t-il, un des enjeux les plus importants du nouveau pontificat, car il ne s'agit pas simplement de changer de pape, il s'agit aussi de revoir le mode d'exercice de la papauté. Je retiendrai ici trois éléments de ce nouveau contexte.

Une Église aux dimensions du monde

L'enracinement véritable de l'Église catholique sur tous les continents constitue une situation relativement nouvelle. En effet, l'Église catholique n'est plus simplement massivement européenne. Elle est désormais et pour de bon inscrite dans différentes cultures.

Il faut rappeler que l'émergence de véritable Églises locales en Afrique et en Asie est un phénomène récent si bien que l'on utilise encore l'expression «jeunes Églises» pour les désigner. De ce fait, l'Église est désormais profondément enracinée dans des cultures étrangères à celles des pays situés au nord du bassin méditerranéen et qui correspondaient à l'espace de rayonnement du patriarcat latin, espace qui a permis d'élaborer la figure du catholicisme que l'on connaît actuellement.

Comme l'a illustré la participation des Pères au concile Vatican I (1870) et Vatican II (1962-1965), d'une Église très eurocentrée, on est passé, en un siècle, à une Église qui habite, pour ainsi dire, dans toutes les nations. [...] Pour garder dans l'unité des Églises capables d'exprimer dans la diversité des cultures l'attachement au même évangile, la primauté devra favoriser l'échange entre les Églises des biens et des richesses propres à chacune. En effet, c'est dans l'échange horizontal entre les Églises bien plus encore que par des mesures centralisatrices que pourrait être nourrie l'unité et fortifiée la communion entre les Églises. [...]

En fait, dans ce jeu d'équilibre toujours à construire entre diversité et unité, il apparaît que plus les Églises locales sont suffisamment sujets d'action et de droit, plus la primauté devient nécessaire de manière à éviter le piège de l'enfermement sur elle-même.

Le catholicisme et la démocratie

Parmi les éléments qui définissent le nouveau contexte, il y a aussi sans contredit le fait, malgré de si nombreux dénis, que la démocratie semble de plus en plus vouloir s'imposer, même dans des pays qui en étaient très loin il y a encore quelques années.

La notion de démocratie charrie tant de connotations qu'il importe de préciser. Si elle renvoie à un système politique particulier fondé sur la souveraineté du peuple, elle fait aussi référence à un certain nombre d'idéaux, dont la défense des droits sacrés et inaliénables des personnes, et elle se réfère également à certaines pratiques (pratiques électives et de vote, par exemple). Lorsqu'on a recours au concept de démocratie, on peut tout aussi bien vouloir signifier une forme de gouvernement, des pratiques, une culture, des idéaux, la participation de tous constituant certainement un de ces idéaux les plus importants. [...]

Qu'on le veuille ou non, les fidèles sont de plus en plus affectés par l'esprit démocratique et le fait que l'Église s'inscrive dans des cultures démocratiques ou des sociétés qui aspirent à plus de démocratie n'est pas sans conséquence pour son propre fonctionnement. Aussi, s'agissant de la nouvelle situation ou au nouveau contexte dans lequel il nous faut aujourd'hui penser une forme d'exercice de la primauté, la question devient la suivante: qu'advient-il à l'Église lorsqu'elle vit en démocratie (soit comme système politique, forme de société ou culture)? [...]

Certes, la démocratie comporte une face sombre et une face lumineuse et elle n'est pas sans travers. Si elle offre de réelles possibilités qui permettent aux sujets d'advenir comme personnes libres et responsables; si son bilan est enviable dans le domaine de l'affirmation des droits des personnes, elle peut aussi conduire à la tyrannie de la majorité, à la manipulation des esprits appelés à s'exprimer, etc.

Toutefois, on ne peut pas négliger le fait démocratique lorsqu'il nous faut aujourd'hui penser à l'exercice de la primauté, pas plus que les historiens ne peuvent négliger le fait que les modes d'exercice de la primauté sont tributaires des conditionnements culturels et de contextes historiques qui prévalaient au moment de leur élaboration. Or, la monarchie était la forme politique dominante à cette époque et elle n'a pu que marquer les modes d'exercice de la primauté, même si l'Église a toujours conservé des restes des pratiques démocratiques (l'élection du pape en est un exemple ou le vote dans les conciles) qui ont caractérisé son fonctionnement dès les origines.

Les communications

Enfin, la primauté s'exerce désormais dans le cadre d'un monde globalisé, marqué par le développement phénoménal des communications. Si la rapidité actuelle des déplacements et des communications peut favoriser de meilleurs échanges entre les Églises, elle peut également contribuer, si on n'y prend pas garde, à une plus grande centralisation, les nouveaux moyens de communication pouvant, au lieu de favoriser l'échange entre les Églises, se prêter au contrôle, par le centre, des diverses initiatives locales.

De plus, la globalisation risque de conduire à l'imposition d'une culture unique, celle du plus fort, sans attention aux cultures propres. Dans le cas qui nous occupe, cela peut conduire à la latinisation ou à l'occidentalisation des Églises d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Cela peut conduire aussi à un effacement de la figure des évêques, celle du pape, la plus médiatisée, jetant dans l'ombre celle des évêques, la voix du pape couvrant toutes les autres voix.

Dans un contexte de globalisation, la primauté aurait donc la responsabilité de garantir les légitimes diversités et de veiller à ce que loin de porter préjudice à l'unité, les particularités, au contraire, lui soient profitables. [...]