Lettres: Entre la ferme-usine et le terroir

Réponse à l'article de Claude Turcotte publié dans Le Devoir du samedi 9 avril 2005

Dans une entrevue recueillie par Claude Turcotte et publiée dans Le Devoir samedi dernier, Michel Morisset, qui a fait sa réputation avec une histoire de la ferme familiale au Québec, histoire qui a déjà de l'âge, prétend que sur les 30 000 fermes qui restent au Québec, comparativement aux 120 000 qui existaient au début des années 50, tout au plus 10 000 seront en mesure de faire face à la concurrence au cours des prochaines années, à condition qu'on les soutienne adéquatement sur les marchés mondiaux. Des 20 000 autres, dites multifonctionnelles, seul le nombre forcément réduit de celles qui s'orienteront vers des productions de niche ou du terroir survivront, à condition également qu'on les soutienne, notamment par une politique adéquate des appellations contrôlées.

Comme dans tous ses écrits, Michel Morisset fait semblant d'ignorer que nos politiques agricoles, à l'exemple de celles de plusieurs pays européens, pourraient choisir de soutenir et même de donner priorité aux fermes dites multifonctionnelles, qui constituent le gros des fermes menacées, avec des programmes de rémunération de la multifonctionnalité, notamment, en conditionnant l'aide publique à la taille et aux pratiques de la ferme. Une politique favorable à l'agriculture de proximité aurait également l'avantage de freiner les effets de la mondialisation, de favoriser le développement régional et d'assurer un minimum d'autonomie et de sécurité alimentaires, toutes des réalités directement affectées par la mondialisation irresponsable des produits agricoles.

En fait, l'oubli de M. Morisset n'est pas vraiment un oubli quand on sait qu'il dirige une agence florissante, AGECO, qui engrange un chiffre d'affaires de 1,5 million par année en étant au service de l'industrie agroalimentaire. Il est déplorable que des colporteurs du genre continuent de se faire passer pour des chercheurs et des experts et à présenter les dilemmes du marché comme le seul choix politique acceptable.

Il est aussi déplorable que les journalistes qui les interrogent ne soient pas plus éclairés et plus critiques.