Libre opinion: Des enfers déguisés en paradis

Le texte qui suit a été lu lors du congrès Rond-Point 2005, qui s'est déroulé il y a quelques jours à Montréal et qui réunissait des spécialistes en toxicomanie.

Personne ne veut devenir toxicomane, alcoolique ou joueur compulsif. Personne ne veut en arriver à perdre tout contrôle sur sa vie et à détruire celle de ses proches. À vrai dire, personne ne pense que ça pourrait lui arriver. C'est le syndrome classique du «ça n'arrive qu'aux autres»! Pourtant, chaque jour, des centaines de personnes, parfois sans le savoir, souvent sans vouloir l'admettre, amorcent tout doucement la lente descente aux enfers, vers la dépendance, le mensonge, la honte. Un soir où la peur se resserre, un petit matin où la détresse de la nuit semble vouloir s'incruster pour toujours, certains, se sentant seuls et démunis, voient dans ces paradis éphémères une échappée, un moment de répit, convaincus qu'ils pourront reprendre pied une fois la crise passée.

Malheureusement, pour plusieurs d'entre eux, une fois que la roue se met à tourner, l'état de besoin ne tarde pas à s'installer, impérieux et tenace, renforcé par la douleur du sevrage. Et imperceptiblement, d'échappée en échappée, on traverse la frontière intangible de la dépendance. On est prêt à tout pour combler cet immense et douloureux vide: mentir à ses proches, perdre son travail, ses amis... On est devenu toxicomane, alcoolique ou joueur compulsif.

Je le sais. Je l'ai vécue, cette dépendance. J'en porte encore la souffrance. Mais je l'ai combattue de toutes mes forces et je suis parvenu à retrouver mon équilibre. Ce combat, je le poursuis jour après jour, pour moi et pour les autres. On connaît mon engagement pour combattre l'alcoolisme et la toxicomanie. Aujourd'hui, à Montréal, Québec et Trois-Rivières, des centres d'aide accueillent adultes et adolescents. On connaît aussi mon engagement plus récent contre une autre dépendance, celle du jeu compulsif, qui fait des ravages au Québec. Comme sénateur, j'en ai fait une de mes priorités.

De plus en plus jeunes

Pourquoi reprendre mon bâton de pèlerin aujourd'hui? J'aurais envie de dire que c'est parce que je ne l'ai jamais laissé. Mais c'est un peu à cause du congrès qui se déroule présentement à Montréal et qui révèle que les accros sont de plus en plus jeunes. Des enfants... J'ai moi-même vu arriver une petite fille de onze ans. Onze ans... Je me suis dit qu'il fallait que j'ajoute ma voix à celle des autres. J'aimerais recommander à toutes ces victimes de la dépendance, quel que soit leur âge, ainsi qu'à leurs proches, de lire un livre qui vient d'être publié aux Éditions Lanctôt par mon vieil ami Rodrigue Paré. Ce livre s'appelle L'Armoire aux menteries.

Je l'ai reçu d'avance parce que Rodrigue m'avait demandé d'en rédiger la préface. Je l'ai ouvert avec l'intention de n'en lire que quelques lignes avant de me rendre à mes nombreux rendez-vous. Je n'ai pas pu faire autrement que de poursuivre la lecture jusqu'à la toute fin, laissant tomber les rendez-vous les uns après les autres.

Ce que j'aime de ce livre, c'est qu'il ne prêche pas, il ne condamne pas, il ne fait pas d'apitoiement non plus. Il raconte une aventure d'horreur et d'espoir. C'est une histoire vécue qui se déroule comme un film dramatique. Le personnage principal, Émile — qui ressemble à Rodrigue à s'y méprendre —, est constamment déchiré entre son désir de reprendre sa vie en main et le besoin sauvage de la déchirer. Entre les tentatives sincères pour s'en sortir et le goût, plus fort que tout, de se laisser couler jusqu'à en mourir. Décrire cette souffrance indescriptible de l'alcoolique ou du toxicomane relève de la haute voltige. Rodrigue le fait avec une lucidité implacable et une précision digne de l'exploit.

On s'attache à Émile. Il pourrait être notre père, notre frère, notre voisin, notre fils. On espère avec lui. On a parfois envie de le battre, mais on le comprend. Et on a envie de savoir... et, si on le pouvait, de l'aider.

C'est pourquoi je suis convaincu que toutes les personnes qui croient que ça n'arrive qu'aux autres, qui pensent que leur cas est incurable ou encore qui doutent que l'alcoolisme, la toxicomanie et le jeu compulsif soient de terribles maladies doivent lire ce livre.

Il donnera à ceux qui souffrent d'une dépendance le courage non pas de tout changer mais de faire le premier geste.