Les deux ans du gouvernement Charest - Pourquoi étions-nous prêts?

Au soir du 14 avril 2003, malgré le bilan économique globalement positif du Parti québécois et la montée en puissance de l'Action démocratique du Québec, le peuple québécois a fait confiance au Parti libéral du Québec. 46 % des électeurs ont ainsi choisi d'être «prêts», contre 33 % qui ont préféré «rester forts» et 18 % qui ont voulu «l'avenir autrement».

Bien sûr, la portée d'un slogan de campagne est limitée et l'influence sur l'électorat probablement assez faible. [...] Mais une chose est certaine: le slogan de campagne reflète l'état d'esprit d'un parti au moment des élections et contribue à définir les modes et les formes de communication politique.

Celui du PQ, «Restons forts», est à l'image d'un parti de gouvernement bénéficiant d'un bon bilan et entendant persévérer dans la même voie. Celui de l'ADQ, «L'avenir autrement», est au contraire un appel au changement radical et à la nouveauté. Il correspond à l'image d'un parti jeune doté d'idées nouvelles en rupture nette avec le discours des deux ténors du paysage québécois.

Celui du PLQ, «Nous sommes prêts», propose une sorte d'affirmation à mi-chemin entre les deux précédents. Il s'agit d'offrir aux électeurs potentiels la vision d'un changement dans la continuité. Ce slogan est aussi moins affirmatif et plus neutre, si bien que l'électeur peut s'interroger sur son contenu. Est-ce une affirmation des intentions du PLQ à être prêt à gouverner l'État? Est-ce une invitation faite aux électeurs du Québec à être prêts pour le changement? Est-ce un mélange intentionnel des deux premières options?

Sans qu'il soit possible de se prononcer définitivement, on peut néanmoins affirmer que la communication politique du PLQ a été efficace en proposant à l'opinion publique québécoise une voie de changement dans la modération. À mi-mandat, il peut être fructueux de voir comment la communication politique du gouvernement a évolué et quelles en ont été les conséquences sur la gestion de l'opinion publique. Cela nous aidera sans doute à mieux comprendre la crise de confiance qui atteint Jean Charest et son gouvernement.

Faire du vieux avec du neuf

Peu de temps après son arrivée au pouvoir, Jean Charest rappelle que le gouvernement a reçu un «mandat clair». Le verdict des urnes (+12,7 % par rapport au PQ) peut, a priori, lui donner raison.

A posteriori, l'histoire apporte des nuances. En 1985, alors que le PLQ avait 17,3 % d'avance sur le PQ, aucune révolution n'avait cependant été observée. Ce «mandat clair» du PLQ n'est donc pas nouveau, et les réformes promises par Jean Charest ressemblent à s'y méprendre à celles souhaitées par Robert Bourassa. Ainsi, si la «réingénierie de l'État» apparaît au programme politique du PLQ en 2003, cette idée n'est ni nouvelle ni surprenante.

Les priorités thématiques du gouvernement sont traditionnelles elles aussi. La santé (annoncée comme la priorité numéro un) et l'éducation (avec l'idée de redresser progressivement le financement de l'enseignement et de la recherche universitaire) font la une du programme.

Si cette «réingénierie» marque les esprits et définit clairement les ambitions libérales, il est toutefois possible de douter de son efficacité en matière de communication politique. D'une part, la technicité du terme nuit à sa compréhension et contribue à renforcer la dimension technocratique du gouvernement. D'autre part, la focalisation sur cette notion tend à faire passer au second plan les deux dossiers phares sur lesquels le PLQ a été élu et est attendu.

En deux ans, du no-fault à la réduction des prêts et bourses, le PLQ a ouvert de nombreux dossiers. Mais il en a aussi refermé beaucoup sans que de substantielles modifications aient été effectuées. Ces valses-hésitations du gouvernement libéral ou de son premier ministre ont un impact désastreux en matière d'image de marque et de communication politique. Elles donnent l'impression que les libéraux au pouvoir agissent sans plan de programmation ni de concertation, ce qui contribue à ternir l'image du gouvernement et de son chef.

Cette absence de clarté s'accompagne d'une communication très tranchante de la part de Jean Charest. Au nom d'un «mandat clair», des décisions sont imposées sans concertation, voire sans information préalable de la population. Le financement des écoles privées juives est le parfait exemple de cette incapacité chronique du gouvernement libéral et de son leader à prendre le pouls de la société québécoise.

Du gouvernement à la gouvernance

Dans la société postmoderne, les rapports entre les élites et la base ont évolué. Par exemple, les dirigeants d'entreprise consultent davantage les salariés que par le passé, et il devient de plus en plus difficile pour un leader de s'imposer sur un simple argument d'autorité. Pour prendre en compte, analyser et expliquer ce phénomène, les politologues ont fait émerger le concept de gouvernance pour le substituer à celui de gouvernement.

La gouvernance consiste à concevoir les décisions politiques comme des arrangements négociés avec les différents acteurs. Faute d'une telle manière d'agir, les gouvernements sont malmenés dans un espace public où les électeurs demandent en permanence que les hommes politiques leurs rendent des comptes.

L'exemple du gouvernement d'Alain Juppé entre 1995 et 1997 a montré de façon patente les risques qu'un gouvernement encourt à vouloir passer outre à l'opinion publique. Le gouvernement de Jean Charest, sûr de son «mandat clair», l'a peut-être oublié. Ainsi, cette «nouvelle» communication politique qui consiste à modifier de manière substantielle la plateforme politique de gouvernement laisse un goût amer à l'opinion publique québécoise.

Premières alertes

Les premières alertes pour le gouvernement apparaissent lorsque, fin août 2003, 74 % des Québécois déclarent qu'il n'y a pas de changement dans les services de santé. Au même moment, les baisses d'impôt promises par le gouvernement libéral ne font pas recette auprès des Québécois, qui préfèrent majoritairement (54 %) le maintien des services directs aux utilisateurs. Toutefois, à cette époque, le gouvernement Charest bénéficie encore de l'appui d'une majorité de Québécois (53 % se disent satisfaits du travail des libéraux).

L'automne, avec les dossiers des garderies et de la sous-traitance, sera fatal à la popularité gouvernementale. En novembre 2003, 43 % des Québécois se disent insatisfaits du gouvernement. En janvier 2004, la baisse continue et 59 % se disent insatisfaits du gouvernement. Ce chiffre s'accompagne d'un signe de perte de confiance des Québécois dans le gouvernement libéral. Seulement 29 % pensent que les actions entreprises sont conformes au mandat reçu. Un mois plus tard, ce sont 66 % des Québécois qui se disent insatisfaits.

Cette grogne de l'opinion publique engendre un changement de forme du discours de Jean Charest, qui apparaît plus conciliant et plus à l'écoute, ainsi qu'en témoigne le Forum des générations de l'automne 2004. Pourtant, le mal est profond et cette tentative est trop tardive. Malgré un ralentissement de l'insatisfaction (60 % en décembre), l'année 2004 demeure celle des mécontentements.

L'année 2005 confirme cette tendance (68 % des Québécois se disent insatisfaits en janvier). Le pire pour le gouvernement est que cette insatisfaction endémique du peuple québécois n'est pas enrayée par le remaniement ministériel, pourtant donné comme étant majeur. La dernière enquête, datant du mois de mars, confirme cette impression douloureuse pour le leader libéral puisque 70 % se disent insatisfaits du gouvernement Charest, soit 10 % de plus qu'en novembre 2004. À la sortie de la grève étudiante, le taux d'insatisfaction est passé à 78 %. [...]

Or le nouveau ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, est à l'image de ce gouvernement. Sûr de son fait et du droit de son gouvernement à entreprendre une «réingénierie» de l'État et donc de l'éducation, il semble se soucier fort peu de l'opinion étudiante...

L'une des clefs d'un scrutin est détenue par les jeunes électeurs. Alors que l'ensemble des partis politiques cherche à les courtiser, ceux-ci se déplacent peu le jour du scrutin car ils ne croient guère en la politique institutionnalisée. Toutefois, ils prouvent qu'ils sont aussi capables de se rassembler et de se mobiliser lorsqu'ils se sentent menacés. Le meilleur moyen de les conduire aux urnes, c'est donc de les amener à réagir contre ce qu'ils considèrent comme une injustice. À l'heure actuelle, le gouvernement libéral s'emploie à le faire, mais il n'est pas sûr qu'il survivra à leur verdict lors des prochaines élections provinciales. [...]

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