Santé: une autre réforme à rendre malade

Il y a un an, en avril 2004, le ministre de la santé, Philippe Couillard, sanctionnait la création des 95 nouveaux réseaux locaux de santé et de services sociaux appelés à desservir le territoire québécois. Avec l'adoption du projet 25, qui obligeait la fusion des établissements de santé et de services sociaux, cette réforme signait du coup la mort des CLSC au Québec. Invoquant des problèmes «chroniques» d'accessibilité et de manque de coordination dans les services de santé, cette réforme gagnait progressivement son appui auprès de la population. Mais comment garder le silence devant cette démarche démagogique qui tire toute sa légitimité de fausses prémisses?

À mon avis, la réforme actuelle en santé ne vise pas tant à offrir de meilleurs services à la population qu'à retraduire en langage médical les multiples problèmes «humains» auxquels toute personne est confrontée au cours de son existence.

Or, si le fait de médicaliser la santé permet de mieux en contrôler les coûts, cette démarche techno-scientifique n'accroît pas véritablement le bien-être d'une population. Bien au contraire: faute de s'attaquer aux vraies sources du mal, le gouvernement actuel s'apprête encore une fois à demander aux petits d'en faire davantage avec presque rien.

Brancher les hôpitaux, laisser mourir les CLSC

À peine les libéraux venaient-ils de prendre le pouvoir qu'on annonçait que «le gouvernement Charest était vivement préoccupé par les dépassements budgétaires dans les hôpitaux». «Vers un déficit de un milliard [...]», titrait Le Devoir des 27 et 28 septembre 2003.

Et cette préoccupation perdure puisqu'il y a quelques semaines seulement, on apprenait que les hôpitaux dépassaient encore une fois le déficit «légal», fixé à 200 millions de dollars par année (La Presse, le 14 mars 2005). Bientôt, dès la prochaine année financière, ce ne seront plus les hôpitaux mais bien les nouveaux centres de santé et de services sociaux qui seront déficitaires. Vive l'approche populationnelle!

En clair, l'adoption du projet de loi 25 (fusion et création de réseaux locaux) n'a fait que marquer ce changement de volonté politique. Les faits sont irréfutables. Si un certain nombre d'hôpitaux ont échappé à la fusion, combien de CLSC y ont survécu? Sans doute était-il plus important de sauver le statut universitaire reconnu à certains hôpitaux que de sauver la mission spécifique des CLSC?

Centraliser pour mieux médicaliser

Malgré un discours à saveur communautaire, c'est à une véritable entreprise de centralisation que nous convie cette pressante réforme. Désormais, un seul conseil d'administration chapeaute et dirige plusieurs établissements avec des missions différentes. Basée sur les priorités hospitalières, cette fusion intéressée marque un grave recul de la démocratie et signe un retour à la culture paternaliste d'il y a 40 ans!

Avant cette fusion, un citoyen intéressé pouvait se faire élire à un conseil d'administration et prendre part aux décisions portant sur l'offre de services dans sa communauté. Maintenant, ces chances sont presque réduites à néant... De fait, c'est par nomination que toutes ces fonctions d'administrateur sont pourvues.

D'autre part, la réforme actuelle montre peu de volonté à agir sur les déterminants de la santé. Selon une étude du MSSS publiée il y a deux ans, seulement 12 % de la somme nécessaire à l'implantation d'une vraie politique de soins à domicile aurait été débloquée à ce jour (Le Devoir, le 3 décembre 2004). On préfère peut-être que les problèmes deviennent véritablement de nature médicale pour s'en occuper.

À l'opposé, tout récemment, le premier ministre et son ministre de la Santé dévoilaient le budget mirobolant de 2,6 milliards réservé à la construction de nos deux superhôpitaux, qui offriront à la population du Québec des services à la fine pointe de la technologie.

Une première ligne au service de la deuxième

Aujourd'hui, il apparaît évident que la première ligne est subordonnée à la deuxième et qu'elle doit répondre avec empressement aux commandes de celle-ci. Apparemment, il n'y a plus d'argent à dépenser pour les services généraux, la prévention et le développement communautaire. Avec l'idéologie de la gestion, il faut plutôt parler de «clientèles vulnérables» qui, diagnostic à l'appui, auront droit à des services personnalisés. Une personne ayant un problème d'insuffisance cardiaque, par exemple, pourrait souscrire à un programme qui lui assurerait d'obtenir le bon service au bon endroit et au meilleur coût.

Le modèle de la gestion de cas, dont on vante tant les mérites et qui est appelé à régler «magiquement» bien des maux, s'inscrit dans cette mouvance. Plutôt que de s'attaquer au problème d'accès et de financement de certains programmes, on demande aux travailleurs sociaux de faire le grand écart. Ceux-ci devront apprendre à accorder la priorité à cette clientèle considérée vulnérable, à la suivre partout et à faire passer en second lieu des situations de vie qui ne se qualifieraient pas, selon les orientations ministérielles qui ont été approuvées.

Autrement dit, il devient plus important de répondre aux exigences de la technostructure que de répondre aux besoins réels de l'ensemble de la population. [...]

Soigner le corps, soigner l'esprit...

Quand l'État abandonne une à une ses missions constitutives pour n'investir que dans les soins aigus, il ne faut pas s'étonner que des gens «dépossédés» accourent vers les hôpitaux pour se faire soigner! Depuis plus de 30 ans, les CLSC du Québec s'étaient développés pour assurer des services de proximité qui s'enracinaient dans l'histoire socioéconomique de leurs territoires respectifs. On visait la prise en charge de la personne par elle-même et le développement communautaire. À la fusion en réseaux correspond une organisation des services de santé et de services sociaux rigide et centralisée, qui s'appuie sur une conception «réductrice» de la santé.

Désormais, le citoyen est privé de son mot à dire quant aux services dont il souhaiterait bénéficier. On pourrait dire la même chose de son problème. Aujourd'hui, son problème est essentiellement médical. La dimension psychosociale est devenue accessoire. Quant à la dimension socioéconomique, elle passe totalement inaperçue; elle ne fait tout simplement plus partie du langage.

Dommage! En effet, au service de soutien à domicile où je travaille, les personnes en perte d'autonomie et leurs aidantes «surnaturelles» font des pieds et des mains pour éviter de se rendre à l'hôpital... d'où elles ressortent souvent plus malades! Ces gens ne réclament pas l'avis d'un spécialiste; elles demandent plutôt une aide immédiate, des soins adaptés et une écoute réconfortante afin de demeurer le plus longtemps chez elles... ou pour mourir dans la dignité de leur foyer. [...]

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