Libre opinion: La Sainte Trinité en visite

Le mercredi 6 avril, résignés, nous subissons tous pour la énième fois les mêmes reportages sur le flot humain dans les rues de Rome, le décompte des heures d'attente et les petits vieux qui s'évanouissent. Et subitement, l'image change. Un éclair, une vision, un trouble: Bush, fils, les yeux dans le vide comme d'habitude; Laura, son épouse docilement recueillie; Bush père, sec, sévère, toujours aussi hautain et finalement Clinton, le regard baladeur, sont agenouillés à quelques pieds de la dépouille papale. Que font-ils là? Comment sont-ils parvenus là à l'insu de tout le monde?

Imprégnés du contexte, ils évoquent des icônes classiques. Celle de la Vierge éplorée incarnée par Laura. Celle de la Sainte Trinité assumée par les trois hommes: Bush le Fils, le Dieu fait homme, qui circule parmi nous, bénit, condamne et fait des miracles; Bush le Père, le Dieu inatteignable, austère, antipathique; et Clinton, le Saint Esprit, qui parcourt désormais la planète pour annoncer la bonne nouvelle comme si l'expiation de sa faute sexuelle l'avait transformé en ange de la réparation.

Cette délégation a habilement joué pour donner ce petit spectacle solo devant les caméras de la chapelle ardente. Lançant ainsi un premier message à l'ensemble de la planète: nous les Américains, on passe toujours devant les autres. On est les meilleurs.

Quel message?

Mais ces personnalités n'ont quand même pas traversé l'Atlantique pour cette simple manifestation de vantardise. Quels messages ont-ils voulu lancer sur les ondes et les premières pages des quotidiens du monde entier?

Écartons d'emblée une affliction sincère et spontanée à l'égard de ce vieillard. Ces gens se connaissaient soit, mais n'étaient jamais devenus des intimes. Surtout qu'ils ne partageaient pas la même stratégie politique internationale. Le chef de Rome s'est posé en chantre itinérant d'une paix joviale et universelle, à coup de jamborees et autres rassemblements festifs. Alors que les élus de Washington se sont montrés d'ardents défenseurs d'une pax americana aux prix de kermesses, autrement plus viriles, dévastatrices et désolantes.

Abordons plutôt cette visite inopinée en lui prêtant des intentions politiques précises. Je soumets trois hypothèses de calculs stratégiques.

Première hypothèse: Dieu à ses côtés. Dans le contexte actuel, le pape n'est plus le seul à réclamer la présence de Dieu à ses côtés. Le président des USA a développé cette même habitude, faisant sans cesse appel au Tout-Puissant pour justifier publiquement ses positions morales et actions militaires. La guerre contre le terrorisme est devenue une lutte du Bien contre le Mal; la traque d'al-Qaïda, une relance des Croisades chrétiennes contre les impies et, finalement, l'invasion de l'Irak s'est mutée en combat contre Satan et ses maléfices, faute de trouver des armes de destruction massive pour justifier le déménagement des troupes.

Imaginez l'impact de cette image dans l'ensemble des pays sud-américains où la ferveur catholique demeure très vivante. Ou aux Philippines. Ou au Portugal.

Seconde hypothèse: pape et président, même combat... L'unanimité de la foule autour de Karol Wojtyla a vite donné l'impression d'une acceptation tout aussi consensuelle de ses positions archi-conservatrices. Or à bien des égards, Bush promeut les mêmes principes rétrogrades. Sans le dire, ce président, l'homme d'une faible majorité démocratique, vient s'appuyer sur le pape, l'homme de la vérité transcendante. Comme si on souhaitait que le vieux réflexe d'une soumission inconditionnelle à un pouvoir divin implique aussi Bush désormais investi d'une vérité absolue.

Démonstration de force

Troisième hypothèse: les musulmans ne seront plus les seuls à exhiber fièrement leur popularité à travers le monde. Les chrétiens peuvent aussi faire une démonstration de force et donner l'impression que des millions de gens demeurent fidèles à leur foi. L'apathie des chrétiens et la désertion des églises seraient des signes trompeurs puisque la communauté se ressaisit subitement lors de grands événements, en faisant preuve d'une ferveur tout aussi éclatante que celles des musulmans. Guerre de religion avant tout, à laquelle on en profite pour greffer un concours de popularité...

Jimmy Carter, qui fut le premier président américain à accueillir un pape à la Maison-Blanche, a souhaité faire partie de la délégation officielle. Mais les Italiens limitant à cinq le nombre de personnes pouvant former une représentation, Georges W. Bush lui a préféré Condoleezza Rice, celle-là même qui a le mandat de dorer l'image de son patron à travers le monde. Pendant les cérémonies, elle se tenait derrière, légèrement à l'écart, mais l'oeil obliquant sans cesse vers le président. À la façon d'un ange gardien.

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