L'encyclique dite «de la pilule» est-elle l'oeuvre de Paul VI ou de Jean-Paul II?

Qui a fait aux couples mariés ce cadeau empoisonné? Lorsqu'ils auront accès à la correspondance entre Paul VI et l'archevêque de Cracovie, les historiens de l'Église arriveront à la conclusion qu'il s'agit d'une paternité partagée.

Le grand théologien Karl Rahner avait raison d'écrire, dix ans après la publication d'Humanae Vitae, cette encyclique dite «de la pilule»: «Cela fait partie de l'histoire tragique et difficile à élucider de l'Église: dans la pratique comme dans la théorie, celle-ci défendit toujours des maximes morales par de mauvais arguments, découlant de convictions et de préjugés incertains, liés au contexte historique [...] Si cette sombre tragédie de l'histoire spirituelle de l'Église est si pesante, c'est parce que toujours, ou du moins souvent, elle concerne des questions qui touchent à la vie concrète des hommes, parce que ces maximes erronées, qui n'eurent jamais de valeur objective [...] imposèrent néanmoins aux hommes des contraintes que rien dans la liberté des Évangiles ne justifie.» (Schriften zur Teologie, vol. 13, p. 99)

Il faut espérer que le prochain pape, ou un prochain concile, mette de côté l'encyclique Humanae Vitae. Cette «doctrine» est en contradiction avec l'expérience de vie de millions de chrétiens et avec la position d'un très grand nombre de théologiens et d'évêques.

Humanae Vitae a précipité le schisme objectif qui devait diviser à nouveau l'Église, non par la création d'une nouvelle confession, mais par l'abandon de la pratique religieuse par des millions de chrétiens dans le monde occidental. Pour être plus précis, on peut dire que la hiérarchie de l'Église a chassé une partie significative du Peuple de Dieu, qui s'est senti abandonnée, incomprise, voire méprisée.

Le pape Paul VI avait à choisir entre deux phrases. La première, qui lui était recommandée, se lisait comme suit: «Pour les couples mariés, les relations sexuelles fertiles et les relations infertiles forment un tout.» La deuxième phrase, vieille de plusieurs siècles: «Tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie.»

La littérature sur ce véritable drame spirituel et religieux est très abondante. Je me permettrai d'abord de faire un peu de réécriture de l'histoire.

Jean XXIII: un souffle de liberté

Si Jean XXIII n'était pas mort avant la fin du concile Vatican II, c'est certainement la première phrase citée plus haut qui serait apparue dans une encyclique bien différente d'Humanae Vitae. Le pape dit «de transition» avait vite fait d'étonner le monde et surtout les chrétiens, par sa clairvoyance et son audace.

Ayant décidé de convoquer les évêques du monde entier, dont il se considérait le primus inter pares, le premier parmi des égaux, il avait contourné la stratégie des cardinaux romains en soumettant leur perception du programme conciliaire à une commission représentative des Églises locales. Cette sage stratégie à permis à l'immense forum composé de plus de 3000 évêques d'aborder un agenda modifié, tenant compte des situations réelles vécues sur le terrain et de le faire dans une atmosphère de liberté que l'Église n'avait pas connue jusque là. Et qu'elle n'a jamais retrouvé depuis.

Les participants, que l'on nomme les «pères du concile» dans le vocabulaire ecclésiastique, avaient donc pu entreprendre des échanges de vues aussi francs que diversifiés.

Vint le jour où certains des évêques prenant la parole abordèrent le délicat problème du mariage et de la vie sexuelle des couples mariés. Le cardinal Léger, alors archevêque de Montréal, fut l'un des orateurs audacieux. Il lisait un texte rédigé par le sulpicien et théologien André Naud. Cette prise de position reflétait les expériences vécues dans les communautés chrétiennes. Elle était ouverte à la liberté de conscience des couples et aux réalités de l'amour vécu dans le mariage. D'autres pères du concile opinaient dans le même sens.

Ils ne tardèrent pas à être contredits par les protagonistes de la tradition augustinienne, qui voyaient le péché poindre à la moindre mention de la vie sexuelle.

Le bon pape Jean, ne voulant pas laisser chavirer un navire flottant jusque là vers les «signes des temps» eut l'idée de renvoyer la question explosive à... un comité! Il chargea donc un certain nombre de sages, clercs et laïcs, d'éclairer la lanterne du pape et de l'Église. Hélas, Jean XXIII mourut avant que le rapport ne soit produit.

Des craintes qui se confirment

Paul VI, un grand pape, prenant la relève, sentit le besoin d'élargir les cadres du «comité». Il en fit une «commission» dont la taille fut élargie à plusieurs reprises. Selon la rumeur vaticane, le pape augmentait le nombre de membres à chaque fois qu'il était informé du fait que le groupe s'orientait vers une recommandation proposant l'abandon de la position traditionnelle de l'Église en matière de contrôle des naissances.

Après la clôture du concile Vatican II, ce que Paul VI craignait s'est produit. Le Rapport de la Commission peut se résumer en une phrase, citée plus haut: «Pour les couples mariés, les relations sexuelles fertiles et les relations infertiles forment un tout.» Cette recommandation fut appuyée par l'immense majorité des 58 membres que comptait la commission à la fin de son mandat!

J'ai appris récemment que le vote fut partagé de la façon suivante: 52 «oui», quatre «non» et deux abstentions. J'ai aussi appris que Paul VI avait formé une autre commission composée uniquement d'évêques et de cardinaux. Elle conclut que la proposition de la commission formée de 58 membres n'était pas «illicite».

Paul VI hésite, consulte à nouveau (les mauvaises personnes!) et finalement, opte pour maintenir la tradition qui veut que «tout acte matrimonial doive rester ouvert à la transmission de la vie».

Si Jean XXIII avait vécu jusqu'à la fin du concile, on peut légitimement croire que son «comité» aurait mis moins de temps à faire rapport que la «commission» créée et ralentie par les craintes de Paul VI. Ainsi, le pape qui avait redonné aux évêques le droit de parole et transformé les «simples laïcs» en membres de plein droit du Peuple de Dieu aurait libéré l'Église du poids de son passé discutable en matière d'interprétation de la loi naturelle.

Hélas, on ne peut réécrire le passé. Revenons donc à la rigueur des faits.

Karol Wojtyla en désaccord

Jean XXIII est mort avant la fin du concile. Paul VI a eu peur que les fidèles soient scandalisés par un changement de position du magistère sur la question du mariage et de la planification familiale. Il a suivi l'opinion minoritaire, très minoritaire.

D'autre part, le sensus fidelium a parlé. Les évêques diocésains ont entendu le message. Plusieurs Conférences épiscopales à travers le monde ont mis en doute la pertinence de l'encyclique Humanae Vitae.

Karol Wojtyla fut l'un des prélats de haut rang que Paul VI avait ajouté à la liste des membres de sa commission d'étude à mesure que les rapports officieux qui lui étaient fait prévoyaient une libéralisation de la position traditionnelle de l'Église. Le futur pape assista à une réunion. Et n'y retourna pas.

Constatant la force de la tendance que Paul VI craignait, Karol Wojtyla retourna à Cracovie pour y former son propre comité, dont le mandat était de réfuter à l'avance les arguments de la majorité au sein de la commission pontificale. Et il fit pression sur Paul VI pour qu'il manifeste la plus grande fermeté à l'égard de ce qu'il considérait comme une évolution inacceptable de la position de l'Église.

Dès qu'il succéda à Paul VI, il fit de cette encyclique le fondement de son code d'interprétation de la loi naturelle pour l'amour humain et la sexualité. Paul VI était hésitant, le futur Jean-Paul II était convaincu de «sa» vérité. Et il ne tarda pas à le prouver, envers et contre tous.

Demain: Le pape qui ne voulait pas de changement



*Ce texte est tiré du livre La liberté dans la foi disponible pour consultation et téléchargement gratuit sur le réseau Internet: http://www.lalibertedanslafoi.org/. On y trouvera des témoignages sur l'avenir du christianisme de la part de plusieurs personnalités engagées depuis longtemps dans l'Église.

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