Libre opinion: Un bloc de prière

La vie de Jean-Paul II prend tout son sens à la lumière de la prière et de la foi. La méditation de la Bible et la contemplation du mystère de Dieu auront inspiré son action. Sa capacité de recueillement étonnait et sa grande intériorité pacifiait. J'en fus témoin lors d'une audience avec lui, quelques jours après la béatification de son amie mère Teresa. D'autres l'ont dit avant moi: ce Polonais était un bloc de prière. Il pouvait prier partout, seul ou entouré de milliers de personnes, avec autant de profondeur.

Le journaliste Bernard Lecomte en témoigne dans sa magnifique biographie: «Combien de fois ses proches l'ont affirmé: on ne comprend cet homme que si on l'a vu en prière. De sa messe matinale aux multiples occasions qui se présentent pendant ses voyages, Jean-Paul II s'abîme très souvent dans la méditation, la contemplation, la prière. C'est-à-dire dans une prière vivante, fervente, souffrante, dans un vrai dialogue avec Dieu qui le met dans un état second: son visage pâlit, ou resplendit, lui-même gémit parfois, des larmes perlent quelquefois à ses yeux.» (Jean-Paul II, Gallimard, 2003, p. 494)

Pour Jean-Paul II, la prière était un dialogue, un entretien avec Dieu. C'était un «je» qui rencontrait un «Tu». Le pape était convaincu que la prière était toujours une initiative de Dieu en nous, car nous ne savons pas prier comme il faut.

À la question de Vittorio Messori: «Comment prie le pape?» Jean-Paul II répondit avec humour: «Il faudrait le demander au Saint-Esprit! Le Pape prie comme l'Esprit Saint le lui permet» (Entrez dans l'espérance... p. 47).

La prière du pape était trinitaire, christologique et mariale. Il s'unissait à la prière du Verbe fait chair vivant en lui. Qu'elle soit silencieuse ou liturgique, personnelle ou communautaire, elle coulait comme une source, «vers le haut, à contre-courant», nota-t-il dans son recueil de poèmes, Triptyque romain. Il buvait à l'éternelle enfance de Dieu, d'où son rayonnement auprès des jeunes.

Dans son encyclique du Jeudi Saint 2003, L'Église vit de l'Eucharistie, il fit cette confidence: «Comment ne pas ressentir le besoin renouvelé de demeurer longuement, en conversation spirituelle, en adoration silencieuse, en attitude d'amour, devant le Christ présent dans le Saint-Sacrement? Bien des fois, chers Frères et Soeurs, j'ai fait cette expérience et j'en ai reçu force, consolation et soutien!» (no 25).

Dimension universelle

Successeur de Pierre, il donnait à la prière une dimension universelle. Sa prière empruntait la géographie du monde et se penchait sur les problèmes contemporains. Fait unique dans l'histoire, le pape organisa à Assise des rencontres avec les chefs des autres religions pour prier ensemble pour la paix dans le monde. Il multiplia les gestes de pardon, dont celui accordé à son agresseur Ali Agça, dans la prison de Rome.

Mais l'image la plus forte de son pontificat restera peut-être sa visite à Jérusalem, où, le 26 mars 2000, il se rendit devant le mur des Lamentations et y déposa dans un creux du mur une prière par laquelle il implora le pardon de Dieu pour toutes les fautes commises contre les Juifs.

Ces actions prophétiques étaient les fruits de sa prière contemplative. Toute sa vie aura été brûlée par la foi, que la prière aura rendue encore plus incandescente, malgré l'âge et la maladie. Comment rendre compte de ce mystère de la prière qui appartient au mystère de la foi? La mort emporte toujours avec elle le secret de la prière comme un manuscrit resté caché.

Dans sa lettre apostolique Au début du nouveau millénaire, qui est un peu son testament, Jean-Paul II voyait «un christianisme qui se distingue avant tout dans l'art de la prière» (no 32). Ce pape, qui a béatifié et canonisé plus que tous ses prédécesseurs, rappelait que les chemins qui conduisent à la sainteté passent par la prière et la liturgie, «tel est le secret d'un christianisme vraiment vital, qui n'a pas de motif de craindre l'avenir, parce qu'il revient continuellement aux sources et qu'il s'y régénère» (no 32).

Signe des temps

Ce témoin de l'espérance avait remarqué qu'il y a dans le monde «une exigence diffuse de spiritualité, qui s'exprime justement en grande partie dans un besoin renouvelé de prière» (no 33). Il y voyait là un signe des temps. Il en appelait à la grande tradition mystique de l'Église. Cette tradition, autant en Orient qu'en Occident, «montre comment la prière peut progresser, comme un véritable dialogue d'amour, au point de rendre la personne humaine totalement possédée par le Bien-Aimé divin, vibrant au contact de l'Esprit, filialement abandonnée dans le coeur du Père» (no 33).

Jean-Paul II voulait que les communautés chrétiennes deviennent «d'authentiques écoles de prière, où la rencontre avec le Christ ne s'exprime pas seulement en demande d'aide, mais aussi en action de grâce, louange, adoration, contemplation, écoute, affection ardente, jusqu'à une vraie [folie] du coeur» (no 33). Il les invitait à repartir du Christ pour mieux avancer au large.

Il le répétera aux jeunes du monde réunis à Toronto le soir du 27 juillet 2002: «Regardez Jésus, le Vivant, et refaites-lui la même demande que les Apôtres: ''Seigneur, apprends-nous à prier!" La prière sera comme le sel, qui donne de la saveur à votre existence et qui vous tournera vers Lui, lumière véritable de l'humanité».

À la surprise générale, le pape de la prière avait décidé de consacrer une année à l'Eucharistie, qui se déroulerait d'octobre 2004 à octobre 2005. Il est décédé au milieu de cette année, non sans avoir écrit une brève lettre apostolique d'une rare intensité spirituelle, synthèse de tout son pontificat: Reste avec nous Seigneur.

En reprenant cette prière des disciples d'Émmaüs, Jean-Paul II sentait bien que son soir approchait. C'est le coeur tout brûlant des Écritures qu'il a repris sereinement la route de l'espérance, en plein temps pascal, pour enfin rencontrer face à face le divin Voyageur.

Il avait écrit dans l'introduction de sa lettre apostolique, en pensant aux disciples d'Émmaüs: «Entre les ombres du jour déclinant et l'obscurité qui envahissait leur esprit, ce Voyageur était un rayon de lumière qui ravivait en eux l'espérance et ouvrait leurs coeurs au désir de la pleine lumière. Reste avec nous, supplièrent-ils. Et il accepta».

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