Nous sommes-nous trompés?

Jusqu'aux élections du 31 janvier dernier, notre jugement collectif sur la situation en Irak ne nous portait guère au doute: l'intervention américaine avait été un échec à peu près complet. Les armes de destruction massive — motif officiel de la guerre — n'avaient pas été trouvées. Quant à la transition politique, elle avait été gérée de manière doctrinaire et donc catastrophique: l'État irakien, déjà en lambeaux, s'est littéralement effondré, le libérateur s'est vite transformé en occupant, nourrissant ainsi la montée d'une résistance armée dont l'importance et la force interdisaient de la réduire à un carré de nostalgiques soutenus par des mercenaires étrangers adoubés par al-Qaïda.

La communautarisation immédiate de la société irakienne dès la chute de Bagdad et la montée en puissance de la communauté chiite ont contribué à assombrir le tableau. Ainsi était planté le décor prévisible et caricatural d'une guerre confessionnelle dans laquelle l'armée américaine se serait fourvoyée.

Tout ceci fait en sorte que peu d'observateurs croyaient que les élections puissent changer quoi que ce soit à la situation, d'autant que le mode de scrutin choisi (une proportionnelle intégrale dans le cadre d'une circonscription nationale unique) était de nature à aggraver la dynamique confessionnelle et l'éclatement potentiel du pays.

Deux ans plus tard

Aujourd'hui, deux ans après la chute de Bagdad et deux mois après les élections, il n'est plus possible d'analyser la situation irakienne de manière aussi négative et aussi pessimiste. Certes, tout est encore possible, y compris le pire. Mais il nous faut admettre un fait politique majeur: contre toute attente, les élections du 31 janvier ont créé une nouvelle dynamique politique en Irak.

Certes, pour ceux qui connaissent l'histoire troublée du monde, ce changement inattendu créé par les élections n'est pas inédit. Au Sud-Vietnam, en 1967, des élections à peu près libres, organisées par les États-Unis, avaient suscité les mêmes commentaires: pessimisme extrême avant les élections et très fort optimisme après ces mêmes élections. Il est donc tout à fait possible que ce schéma soit réédité en Irak en l'absence d'accord politique interne.

Mais la situation est malgré tout différente. Au Vietnam, il y avait un Nord-Vietnam qui incarnait, y compris par la force et la cruauté, une résistance nationale à un occupant. En Irak, ce rôle pourrait revenir aux sunnites. Mais ils sont minoritaires. Or, sans alliance politique avec d'autres forces, ils sont condamnés à une marginalisation, à moins bien sûr que les autres forces ne parviennent pas à s'entendre.

Porte d'entrée pour la démocratie

Les élections ont été un succès en Irak car, pour les deux tiers de la population irakienne, chiite et kurde, elles exprimaient la volonté de se voir reconnaître à la fois comme les victimes de la tyrannie baasiste et comme les futurs maîtres du jeu politique irakien. Ce plébiscite confessionnel n'ouvre pas un boulevard à la démocratie mais lui crée néanmoins une porte d'entrée. Certes, chiites et Kurdes peuvent et pourront toujours s'opposer, voire s'entre-déchirer. Mais pour le moment, leur intérêt politique est de parvenir à un accord politique. Or cet accord a été rendu possible et légitimé par les élections.

Par ailleurs, même si cet accord est fragile et défavorise — pour le moment — les sunnites, il n'en demeure pas moins vrai qu'il se déroule de manière pacifique. En soi, cela constitue un indéniable progrès. Dans une des anciennes tyrannies les plus abjectes du monde arabe, toute évolution qui serait même à peine meilleure que celle précédant la chute de Saddam apparaîtra comme un succès. C'est d'une certaine façon ce qui se passe en Afghanistan, où le président Karzaï a acquis une légitimité nationale malgré le soutien américain. Symboliquement, tout ceci n'est pas sans importance même si, à l'évidence, l'Irak n'est pas l'Afghanistan.

Ces élections ont donc eu pour mérite essentiel de créer un jeu politique national irakien où les acteurs ne sont pas tous de simples agents de la puissance occupante. MM. Allaoui et Chalabi — par ailleurs cousins — sont les perdants provisoires de cette consultation, ce qui interdit de penser que les jeux étaient faits d'avance.

Par ailleurs, même si ces élections ont été une indiscutable victoire pour les chiites, on ne peut pas dire qu'elles constituent une victoire éclatante pour le clergé chiite. L'ayatollah Sistani a joué un rôle central dans le succès de ces élections, mais cela n'en a pas fait pour autant l'arbitre absolu du jeu politique irakien. Là encore, le fait qu'aucun acteur n'ait remporté de victoire éclatante peut parfaitement déboucher sur le chaos. Mais il peut aussi faire naître une culture du compromis, ingrédient essentiel de la culture démocratique.

Une démocratie ne naît pas quand des élites en ont parfaitement maîtrisé tous les codes et toutes les subtilités. Une démocratie naît quand les acteurs du jeu politique estiment que le recours au compromis politique est préférable au recours à la force. De fait, la guérilla a baissé en intensité depuis les élections de janvier. Et certains sunnites se demandent si la politique de la chaise vide est tenable encore longtemps.

Les États-Unis

Et les États-Unis dans tout cela? Là encore, la réalité s'est révélée plus complexe que le discours guerrier de George W. Bush le laissait supposer.

En premier lieu, les Américains ont beaucoup appris de cette intervention qui, d'un point de vue militaire, reste un conflit d'intensité moyenne, incomparablement plus faible que le Vietnam ou même l'Algérie. Ils ont rapidement découvert que leurs hommes à Bagdad n'étaient pas forcément les plus crédibles et ont de ce fait été amenés à composer.

Eux qui voulaient répandre la démocratie n'envisageaient la tenue d'élections que dans un délai de trois ans. C'est l'ayatollah Sistani qui les a contraints à réduire la transition et donc à admettre l'idée d'élections plus rapprochées. De ce fait, et c'est ce qui explique leur succès, ces élections sont apparues comme des élections voulues par les Irakiens — sauf les sunnites — et non par les Américains. Les Irakiens se sont donc réapproprié les élections, ce qui ne peut que réjouir les États-Unis, pour le moment en tout cas.

Naturellement, là encore, il nous faut éviter de passer d'un excès de pessimisme à un excès d'optimisme. Si ce début de transition se confirme, la question du retrait des troupes américaines se retrouvera assez vite posée. Or celles-ci ne se retireront pas sans garantie sur le maintien de bases, l'accès aux ressources, etc. Par ailleurs, tout faux pas américain en Iran se retournera contre les États-Unis en Irak. Naturellement, on pourra penser que les Américains ne tomberont pas dans ce piège, mais le poids de l'idéologie reste décisif à Washington.

L'enjeu central sera donc de trouver un équilibre entre la volonté des Américains de s'implanter politiquement en Irak et la nécessité que les forces politiques irakiennes ont à maintenir une présence américaine sur leur sol pour arbitrer, le cas échéant, leurs inévitables rivalités.

Les États-Unis peuvent ainsi devenir l'arbitre du jeu politique interne irakien — ce qui est leur objectif — sans que celui-ci apparaisse comme purement et simplement imposé de l'extérieur. Rien ne prouve que ce scénario triomphera. Mais nous ne pouvons pas exclure qu'il s'impose.

Dans ce cas — et dans ce cas seulement —, l'intervention américaine apparaîtra comme une rupture politique majeure dans l'ordre international, ce qui confirmera la capacité des États-Unis à modifier l'ordre international dans tous les lieux de la planète où leurs intérêts primordiaux sont en jeu.

Cette dynamique aura-t-elle alors un effet d'entraînement sur d'autres régimes de la région dont l'incurie n'est plus à démontrer? Il est trop tôt pour le dire, d'autant que, dans la plupart de ces pays, ce sont les islamistes qui apparaissent comme les véritables challengers des régimes en place. Cette hypothèse n'est pas à exclure en Irak même si les Américains ont prévu des garanties contre un écrasement des Kurdes et des sunnites.

Dans cette hypothèse — et dans cette hypothèse seulement —, le regard rétrospectif que nous avons porté sur l'intervention américaine s'en trouverait modifié. Par là même, il décuplerait la puissance des États-Unis dans le monde et la crainte qu'elle susciterait.

Et l'Europe?

Ce qui est sûr, c'est que face à cette nouvelle dynamique politique, l'Europe ne peut plus continuer à compter les points. Il lui faut désormais inventer une nouvelle politique et sortir du conformisme dans lequel elle se cantonne.

Les Européens pourraient donner un premier signe fort en commençant à entrer en contact direct et officiel avec tous les opposants politiques de ces régimes qui se prétendent par ailleurs démocratiques. L'absence de démocratie est bel et bien la plaie politique des pays arabes et la cause fondamentale de leur phénoménal déclassement. Les Américains ont le mérite de poser le problème en ces termes même si leurs méthodes sont brutales et même si leur politique est beaucoup plus contradictoire qu'elle n'y paraît.

Mais les contradictions et les erreurs de jugement des Américains ne doivent plus servir de cache-misère à une politique européenne peu imaginative et perçue localement comme toujours favorable à des régimes impopulaires.

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