Des oublis dans les louanges

La coupe, pour ne pas dire «le calice», est pleine. Même Jean Charest est à Rome (dans la foule anonyme puisque le Québec est une province du Canada anonyme), probablement dans l'espoir d'être sauvé par un miracle. On n'en peut plus. Ça fait plus d'un mois que les télévisions du monde entier espèrent que Jean-Paul II meure comme il a vécu, en direct au petit écran.

Jean-Paul le Grand, qu'ils disent. Il est déjà quasi canonisé, lui qui a béatifié et canonisé en série sous son règne, jusqu'au fondateur de l'Opus Dei, Josémaria Escriva de Balaguer, malgré la levée de boucliers mondiale que cette décision scandaleuse avait suscitée. Retour d'ascenseur à l'Opus Dei, cette organisation occulte d'extrême droite qui, selon la rumeur, aurait assis son Saint Siège sur le trône de saint Pierre? Le saura-t-on un jour? L'occulte est une bactérie mangeuse de «clair» au Vatican.

Jean-Paul II n'était pas grand. Cet homme, qui se destinait à être comédien dans sa jeunesse, avait le sens du spectacle, c'est le moins qu'on puisse dire, aidé en cela par les médias électroniques du monde en quête de figures charismatiques, qui faisaient des nouvelles avec lui alors qu'il n'y avait aucune matière.

Il me semble qu'un pape se doit d'être contre la violence et la guerre, de compatir avec les malades, de dénoncer la pauvreté et la faim dans le monde, voire d'être contre l'euthanasie, le divorce, l'avortement et le communisme. Mais si le pape avait prôné l'avortement, la contraception ou l'ordination des femmes, là il y aurait eu une vraie nouvelle et il aurait mérité la une des médias.

Tout ce qu'il disait était hyper convenu et, pourtant, les journalistes répercutaient ses radotages. Imaginez un peu que les féministes convoquent une conférence de presse pour dire qu'elles sont en faveur de l'équité salariale ou du divorce... Ce serait la risée! Aucun kodak ne se déplacerait! Mais le pape, lui, pouvait se répéter ad nauseam et faire des bulles tant qu'il lui plaisait, c'était du nectar à médias!

La veille de sa mort, Le Téléjournal de Radio-Canada lui a consacré (c'est le cas de le dire!) 55 minutes sur son heure. Plus rien n'existait dans le monde, hormis la météo, sans laquelle personne au Québec ne peut vivre.

Pas dans le même monde

Non, à mes yeux, Jean-Paul II n'était pas un grand homme. Il ne vivait pas dans le même monde que la plupart d'entre nous.

Dans le concert de louanges et de superlatifs tous plus divins les uns que les autres, on oublie facilement qu'il est intervenu en faveur de Pinochet en 1998 et des prêtres rwandais complices du génocide. On oublie qu'il est allé des dizaines de fois en Afrique, où il a entre autres condamné le port du préservatif et fait croire aux Africains que le condom était poreux face au VIH, une attitude totalement irresponsable en pleine pandémie de sida. Sans oublier sa solidarité avec les commandos antiavortement, jusqu'à bousculer le protocole prévu pour aller se recueillir sur la tombe du professeur Lejeune — en hélicoptère, incognito, lors de sa visite en France en 1997 —, un généticien parmi les plus farouches adversaires de l'avortement.

On oublie ses appels à ne pas voter pour les parlementaires favorables à l'euthanasie et à l'avortement, ses appels aux avocats pour les inciter à ne pas plaider dans les affaires de divorce, ses consignes secrètes pour dissimuler les cas de prêtres pédophiles, etc.

Et ça me fait mal au coeur d'entendre que ce sont des gens ultraconservateurs comme lui et Ronald Reagan qui auraient provoqué la chute du mur de Berlin et non pas les peuples d'Europe de l'Est qui n'en pouvaient plus d'être asservis. Solidarnosc aurait existé et agi sans un pape polonais.

Non, à mes yeux, Jean-Paul II n'était pas un grand homme. Il était obtus, centralisateur, buté, dogmatique, persuadé dans son infaillibilité papale que Dieu est un homme. Il n'est plus là, mais il a placé ses pions avant de partir. Nous sommes pris pour des décennies avec les cardinaux qu'il a lui-même nommés (sauf deux), rigoristes à son image et à sa ressemblance.

On aurait peut-être souhaité que le prochain pape soit un Noir, mais on dit que le cardinal papable du Nigeria est le pire conservateur de tous. Les réformes espérées et nécessaires sont reléguées aux calendes romaines.

De toute façon, je vous parie tout ce que vous voulez qu'on accordera le mariage aux prêtres avant d'ordonner une seule femme, transformant les femmes en «madames curés», le fer à repasser obéissant sur le surplis et la chasuble, le modèle de femme parfaite pour Jean-Paul II.

À voir aller ces vieillards célibataires en robe qui dictent pourtant leur conduite aux femmes, on dirait qu'ils sont même prêts à voir disparaître leur institution bimillénaire plutôt que d'y accepter une seule femme prêtre alors que c'est pourtant la seule voie de survie de l'Église catholique dans la pénurie actuelle de vocations. Pour une femme, il n'y a pas grand-chose à espérer d'une institution rétrograde qui ne fait pas place aux femmes en son sein, si je puis m'exprimer ainsi. Il y a plutôt matière à vouloir être une «boule à mitres» enragée!

* Qui ressuscitera pour un numéro, l'année de la mort du pape. Quelle merveilleuse synchronicité!

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