Retentissements et errements du mouvement étudiant

L'imposante mobilisation étudiante du printemps 2005 — et la crise sociale à laquelle celle-ci a donné lieu — a révélé la puissance d'organisation et de mobilisation des fédérations et coalitions étudiantes québécoises. Quelque 185 000 étudiants en grève pour une cause commune — le recouvrement de 103 millions de dollars de bourses convertis en prêts —, c'était du jamais vu. Le mouvement étudiant a ainsi su créer un rapport de force historique en plus de gagner la bataille de l'opinion publique (73 % d'appui).

Cette coupe de 103 millions que le gouvernement Charest a imposée aux étudiants les plus démunis a été le ciment, voire la base des revendications de cette mobilisation étudiante. En fait, il s'agissait de la revendication commune, malgré les divergences de vues du mouvement.

Il va sans dire que les plateformes de revendications de la FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec), de la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec) et de la CASSEE (Coalition de l'association pour une solidarité syndicale étudiante élargie) sont pour le moins disparates. Il en va de même en ce qui concerne les méthodes et les types préconisés de mobilisation. Pendant que certains en étaient à prendre des moyens qualifiés de radicaux et d'extrémistes par les médias, d'autres petit-déjeunaient sagement avec le ministre.

Marginalisation cautionnée

Ceux-ci ont d'ailleurs joué le jeu du ministre en acceptant de négocier sans la CASSEE, qui a lancé ce mouvement de grève et qui représente rien de moins que le tiers des étudiants mobilisés. Pendant que la FEUQ et la FECQ jouissaient pleinement de leur statut d'«interlocuteur privilégié», le ministre Fournier atteignait son but: diviser pour mieux régner. Les résultats en sont déjà perceptibles dans l'effritement du mouvement [...].

Or la FEUQ et la FECQ auraient pu insister pour réintégrer la CASSEE à la table de négociation (malgré certaines maladresses commises et les divergences évoquées plus haut), et ce, afin de maintenir un front commun dans le cadre d'un rapport de force sans précédent. Ce cautionnement de la marginalisation de la CASSEE constitue, selon nous, le premier et principal piège dans lequel les fédérations étudiantes sont tombées.

La FEUQ et la FECQ, qualifiées par le ministre et certains médias des «deux principales fédérations étudiantes» — alors que la FECQ regroupe moins de membres que la CASSEE — ont aussi commis plusieurs autres errements.

Négos fermées

Les fédérations étudiantes, excluant la CASSEE, ont accepté de participer à des négociations fermées avec le ministre, ce qui apparaît pour le moins méprisant à l'endroit des 185 000 membres au nom de qui devaient se faire ces négociations. Mais avaient-elles effectivement le mandat de négocier ou plutôt celui de récupérer intégralement les 103 millions? [...]

Troisième errement: en acceptant cette entente, il est étonnant que les fédérations étudiantes aient accepté de sacrifier deux cohortes entières d'étudiants (en renonçant aux 103 millions pour 2003-04 et 2004-05 et en acceptant seulement 70 millions pour 2005-06) alors que l'ampleur de la mobilisation, l'appui de l'opinion publique et la faiblesse actuelle du gouvernement leur octroyaient le gros bout du bâton. Encore aujourd'hui, il apparaît que M. Bouchard, porte-parole de la FEUQ, ne mesure pas l'ampleur historique de la mobilisation et du rapport de force constitué lorsqu'il affirme ceci: «On est allés chercher le mieux qu'on pouvait aller chercher.»

Courte vue

De plus, les fédérations étudiantes, en acceptant l'aide de la Fondation canadienne des bourses du millénaire, entérinent l'empiétement des compétences provinciales par le fédéral en éducation. [...] Ce colmatage fédéral-provincial pour atteindre la somme de 103 millions de dollars s'échelonne sur plusieurs années (jusqu'en 2010-11), sans garanties aucunes que ce gouvernement sera toujours au pouvoir dans deux ans. Ce plan, pour être fonctionnel, nécessite que le fédéral distribue ses millions (disponibles grâce au déséquilibre fiscal) de façon généreuse et sans aucun droit de regard. Les expériences passées nous permettent d'en douter.

Autre errement: l'entente conclue entre le ministre Fournier et les fédérations étudiantes relève d'une vision à courte vue. Certes, il faut féliciter les fédérations d'avoir proposé au ministre un rééchelonnement des baisses d'impôt afin de réinvestir dans l'éducation, ce qui a d'ailleurs été bien accueilli par l'opinion publique mais pas par le ministre. Toutefois, cette position des fédérations n'a pas permis d'élargir le débat sur les problèmes fondamentaux persistants de l'éducation au Québec: la remise des 103 millions (à partir de 2006) ne ramène le problème qu'à son point de départ, c'est-à-dire au marasme dans lequel baignait déjà le système de prêts et bourses avant cette compression.

Or, au moment où les étudiants jouissaient d'un appui populaire et d'un rapport de force sans précédent, il aurait été stratégiquement souhaitable de profiter de l'élan pour déborder des «103 millions» et introduire un débat, voire une réflexion sociale élargie, sur les enjeux à plus long terme relatifs à la place de l'éducation au Québec (financement des universités, système des prêts et bourses, réforme des cégeps, endettement des jeunes, etc.).

Faut-il rappeler la réalité démographique du Québec, qui fait en sorte que les jeunes sont moins nombreux que leurs aînés et qu'ils devront assumer un lourd fardeau fiscal? Devront-ils continuer de s'endetter pour un diplôme qui les mène trop souvent vers la précarité d'un monde du travail où on exige d'eux toujours plus de «flexibilité» (travail à forfait ou à la pige, disparités de traitement, baisses salariales, relocalisations, réaffectations, modification de l'article 45 du Code du travail, etc.)?

Lors de cette mobilisation, l'absence de positionnement plus global sur les enjeux interreliés de l'éducation et du développement social étonne doublement, d'abord parce que la FEUQ a développé par le passé un discours social fort éloquent sur la nécessité de créer des «ponts entre les générations», ensuite parce qu'elle empêche la FEUQ d'être aujourd'hui solidaire de ceux qui l'ont appuyée, notamment les enseignants des cégeps, qui étaient en demi-journée de grève mercredi.

L'élargissement du débat aurait permis de confirmer la valeur sociale de l'éducation au sein de la société québécoise, mais elle nécessite une plateforme de revendications étudiantes qui en tienne compte. À notre connaissance, seule la CASSEE, dont les moyens apparaissent parfois discutables, a souligné cette vision plus globale et à long terme au cours de cette mobilisation. Malheureusement, elle ne faisait pas partie des interlocuteurs choisis par le ministre qui, par ailleurs, ne souhaitait pas entrer dans un débat de fond sur les problèmes criants de l'éducation au Québec. En aurait-il été autrement si la FEUQ et la FECQ avaient ouvert cette boîte de Pandore?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.