La voix des infirmières compte

Les infirmières sont encore trop souvent aux prises avec l’indifférence ou l’hostilité des décideurs, déplore l’autrice.
Jacques Nadeau archives Le Devoir Les infirmières sont encore trop souvent aux prises avec l’indifférence ou l’hostilité des décideurs, déplore l’autrice.

Lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a affirmé vouloir agir différemment, en misant sur un mode de « gestion du changement ». Il a d’ailleurs cité en exemple son plan de refondation, mais également la cellule de crise qu’il a mise en place pour résoudre les problèmes dans les urgences. Cellule qui, nous tenons à le rappeler, est composée presque exclusivement de médecins, alors que le noeud de la crise actuelle relève des soins infirmiers.

Comme ses prédécesseurs et les gouvernements des dernières décennies, M. Dubé refuse de reconnaître l’expertise des infirmières et de mettre en place les solutions qu’elles proposent. Les infirmières de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, par exemple, proposent des solutions concrètes depuis des années, comme leurs collègues le font à travers le Québec : deChicoutimi à Baie-Saint-Paul, du Nunavik à Gatineau.

Malgré les efforts soutenus des infirmières pour sonner l’alarme et proposer des solutions structurantes, elles sont encore trop souvent aux prises avec l’indifférence, voire l’hostilité, des décideurs, et ce, à tous les niveaux de gouvernance du réseau. Le système de gestion actuel et sa vision très étroite de ce qu’est la collaboration — et surtout de qui peut prendre part au processus décisionnel — démontrent plutôt une incompréhension de la part du gouvernement et des hautes directions des CISSS et CIUSSS des problèmes rencontrés sur le terrain. Il en va de même des solutions à mettre en place pour régler le problème d’attrition du personnel infirmier.

Le ministre Dubé a qualifié la situation à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont « d’exceptionnelle ». Ce qualificatif nous semble inexact, considérant que cette crise était prévisible et, surtout, évitable. Ce énième appel à l’aide témoigne plutôt de l’engagement de ces infirmières envers leurs patients et de leur courage devant l’indifférence et l’hostilité apparentes manifestées par leur employeur.

Soulignons également que la recherche et les données probantes indiquent qu’une planification déficiente des effectifs qui mène à un manque chronique de personnel sur le terrain peut entraîner une augmentation du taux de mortalité. Le temps supplémentaire entraîne également des risques quant à la qualité des soins. Dans trop de milieux de soins au Québec, le mode de gestion nuit à la qualité et à la sécurité des soins.

C’est le cas à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, où la situation perdure depuis plusieurs années. Les alertes des infirmières se multiplient et, devant l’absence de mesures de rétention, le nombre de démissions augmente également. Il est plus que temps d’exiger des comptes et de la transparence en ce qui a trait aux décisions des gestionnaires.

Finalement, pour reprendre le slogan de la nouvelle campagne publicitaire de l’Ordre des infirmières et infirmiers, les infirmières sont plus que des bras. En effet, elles sont des professionnelles formées pour avoir une vision globale de la santé des populations, pour procéder à l’évaluation poussée de l’état de santé, pour participer à des comités décisionnels, etc. Bref, elles sont des expertes de la santé et du soin.

C’est d’ailleurs pourquoi nous estimons que les solutions telles que le déplacement de personnel ou encore le retrait de formations nécessaires au développement des compétences infirmières, comme le propose par exemple le CISSS de Laval pour diminuer le temps supplémentaire obligatoire, sont inquiétantes, car ce sont des mesures qui vont à l’encontre de la valorisation du travail infirmier. Ces solutions ne sont pas pérennes. Au contraire, elles risquent de nuire à la rétention des infirmières.

Il faut, au contraire, augmenter les formations, instaurer des programmes de mentorat, mettre en place une loi pour des ratios sécuritaires, miser sur un modèle de gouvernance partagée, etc. Contrairement à ce que laisse entendre le ministre Dubé, l’autogestion des horaires n’est pas suffisante pour régler à elle seule les problèmes du réseau ni le recrutement à l’étranger. Ces deux mesures ne sont pas nouvelles ; elles peuvent contribuer à la solution, mais elles ne sont pas LA solution.

Les récentes vagues de dénonciation et de mobilisation des infirmières au Québec et ailleurs, particulièrement au Royaume-Uni et à New York, nous donnent espoir, montrent que les infirmières sont solidaires et plus déterminées que jamais. Des gains majeurs ont d’ailleurs été réalisés à New York à la suite de la récente grève des infirmières.

La balle est maintenant dans le camp du gouvernement. Nous demandons à M. Dubé de mettre en place un vrai comité consultatif représentatif de la composition des soignants du réseau, et donc qui fait appel à des chercheurs et à experts en soins infirmiers et en gestion de la santé. Sans une présence infirmière authentique et représentative autour des tables décisionnelles, peu importe la bienveillance des autres acteurs impliqués, on ne pourra pas espérer régler la crise. Les décisions qui nous concernent doivent être prises avec nous, pas pour nous.

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