Assurer le soutien financier de la liberté universitaire

«Bien que la liberté universitaire demande un espace performatif exempt d’entrave permettant au discours d’être énoncé en toute indépendance, elle requiert aussi des conditions financières et matérielles favorables», affirme l’auteur.
Christopher Futcher Getty Images iStockphoto «Bien que la liberté universitaire demande un espace performatif exempt d’entrave permettant au discours d’être énoncé en toute indépendance, elle requiert aussi des conditions financières et matérielles favorables», affirme l’auteur.

Signe que la liberté universitaire est le sujet de l’heure dans le milieu de l’éducation, le premier geste public d’envergure de Pascale Déry, ministre de l’Enseignement supérieur, aura été de prendre position sur le sujet, notamment dans les pages du Devoir. Le 16 janvier dernier, de façon à donner le ton à son nouveau mandat, elle contactait les dirigeants des établissements universitaires du Québec dans le but de leur réitérer sa pleine et entière collaboration dans « la protection de valeurs fondamentales et universelles, telles que la liberté d’enseignement et de recherche » et dans l’application de la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire.

Bien que la liberté universitaire demande un espace performatif exempt d’entrave permettant au discours d’être énoncé en toute indépendance, elle requiert aussi des conditions financières et matérielles favorables.

Alors que les délais moyens pour déposer son mémoire ou sa thèse de doctorat ne cessent de s’allonger, que les sciences humaines semblent être dévalorisées au détriment d’impératifs économiques et qu’un pourcentage de plus en plus important d’étudiants et d’étudiantes ne terminent tout simplement pas leurs études aux cycles supérieurs, on peut se demander si le gouvernement fait quelque chose pour que cette liberté universitaire puisse être réellement mise en pratique par les jeunes chercheurs et chercheuses. Pour avoir la liberté de dire quelque chose dans le milieu universitaire, encore faut-il en avoir les moyens.

Première difficulté, les montants des bourses n’ont pas augmenté depuis plusieurs années. Si, depuis les derniers mois, les Québécois et Québécoise doivent vivre avec l’inflation, les étudiants et étudiantes des cycles supérieurs ne sont pas étrangers à cette nouvelle réalité puisqu’ils doivent y faire face avec les moyens financiers du début des années 2000. Ainsi, les bourses octroyées aux études supérieures se comparent essentiellement au salaire d’un premier emploi étudiant. Les montants des bourses des Fonds de recherche du Québec pour des études de maîtrise et de doctorat (respectivement 17 500 $/an sur deux ans et 21 000 $/an sur quatre ans) sont moindres que le salaire minimum sur une semaine de quarante heures.

Seconde difficulté, les bourses octroyées par les Fonds de recherche du Québec (par ses trois volets Nature et technologies, Santé et Société et culture) sont les parents pauvres des bourses aux études supérieures. L’exercice est simple, demandez à un ou une étudiante de vous faire l’énumération des bourses qu’il ou elle désire obtenir. Les premières au classement seront immanquablement financées en tout ou en partie par le gouvernement fédéral. À titre indicatif, parmi les meilleures bourses offertes par les programmes fédéraux (montant annuel, généralement sur trois ans), on trouve les bourses Vanier (50 000 $), les bourses de la Fondation Pierre-Elliott-Trudeau (40 000 $) et les bourses du Programme de bourses d’études supérieures du Canada au niveau du doctorat (35 000 $).

Ainsi, si on souhaite réellement encourager la liberté universitaire, encore faut-il que les conditions financières rendent possible l’émergence d’un discours, d’un débat et de nouvelles idées. Dans le milieu universitaire, de l’argent, c’est du temps. Du temps pour acquérir des connaissances, une culture générale, un réseau, faire des recherches en archives, en laboratoire ou sur le terrain, procéder à des analyses, faire l’achat de matériel, etc. Bref, du temps pour faire avancer la science et la recherche et pour participer au dynamisme du milieu universitaire avec le moins de contraintes possible.

Si vraiment les notions de compétences et d’excellence priment aux yeux de la ministre Pascale Déry et du gouvernement de François Legault, l’État québécois fera les choix appropriés permettant à cette excellence de vivre et de s’épanouir librement et sans entrave financière. C’est de cette façon qu’on peut aussi assurer le pluralisme des idées et la libération de la pensée. Si on souhaite réellement faire vivre cette liberté universitaire, encore faudrait-il que les jeunes chercheurs et chercheuses puissent accéder à ce milieu avec des moyens financiers adéquats.

Le Québec a donc devant lui une occasion de se démarquer du fédéral sur le plan de l’éducation, une prérogative qu’il devrait pourtant mener d’une main de maître. Il pourrait dès lors corriger un déséquilibre fiscal encourageant le gouvernement fédéral à investir dans les champs de compétence des provinces. Pour parler comme le premier ministre, ce serait une belle source de fierté que le Québec soit en mesure de financer la recherche universitaire à la hauteur de ses talents et de leur compétence.

Alors que les critères du Programme des chaires de recherche du Canada semblent faire beaucoup bruit, la ministre de l’Enseignement supérieur a tous les outils pour assurer les conditions matérielles de cette liberté universitaire, et ce, selon des conditions qui pourraient être déterminées par et pour le Québec.

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