Superministre, la fausse bonne idée

Pierre Fitzgibbon est le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie et le ministre responsable du Développement économique régional.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Pierre Fitzgibbon est le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie et le ministre responsable du Développement économique régional.

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Lors de la composition du Conseil québécois des ministres, en octobre dernier, j’avais froncé les sourcils. L’annonce d’un poste de « superministre » avec Pierre Fitzgibbon à la tête d’un ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, mais aussi ministre responsable du Développement économique régional et de la Métropole et de la région de Montréal, me chicotait.

En ma qualité d’ancien conseiller politique, on m’avait demandé de réagir à cette formule taillée sur mesure pour M. Fitzgibbon, qui lui permettait ainsi d’avaler le portefeuille de l’Énergie. J’étais alors catégorique : c’était une fausse bonne idée. À mon avis, ce statut particulier allait braquer les projecteurs médiatiques sur ce ministre, augmenter les attentes envers lui et, par le fait même, accroître ses risques d’échec en plus de favoriser une certaine polarisation des débats.

J’avais alors souligné qu’il n’y a que 24 heures dans une journée et que le titre de « superministre » ne changeait rien à cette réalité. Il y a des limites à ce qu’un ministre et son équipe peuvent coordonner et mettre en action avec autant de portefeuilles à gérer simultanément. Dans les faits, il y aurait eu d’autres façons d’accomplir le même objectif. Mais avant de les décrire, un état des lieux s’impose.

François Legault jouit d’un taux de popularité exceptionnel. La vice-première ministre, Geneviève Guilbault, est aussi très appréciée, comme les sondages l’indiquent. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, est respecté et, plus important encore, les gens lui font confiance. Quant au ministre des Finances, Eric Girard, il est discret, mais à son affaire. M. Legault a donc un premier trio solide, formé de bons communicateurs en les personnes de Guilbault et Dubé, en plus de compter sur un ministre des Finances qui fait son travail avec diligence.

Il compte un deuxième trio tout aussi important en matière de responsabilités. Ce trio fait aussi les manchettes, mais pas toujours pour les bonnes raisons. Le capitaine de ce trio, aux communications douteuses, mais aux intentions fort bonnes, est Pierre Fitzgibbon. Son capitaine adjoint, qui n’a pas la langue dans sa poche lui non plus, est le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, complète ce trio. Son objectif diffère : il doit faire le moins de vague possible et rester sous le radar.

Entre ces deux trios, on trouve Sonia LeBel, au Conseil du trésor, qui aura du pain sur la planche avec les négociations du secteur public. On attendra donc de voir comment elle se tirera de cet exercice périlleux avant d’évaluer dans quel groupe elle se situe. Chose certaine, elle est, elle aussi, très appréciée des Québécois.

Vous pourriez penser que Pierre Fitzgibbon, auréolé de son titre de « superministre » et fort de son poids politique, aurait dû faire partie du premier trio. Vous auriez en partie raison. Il est vrai qu’il tend à éclipser le ministre Girard, mais le premier ministre s’est senti obligé de faire une sortie médiatique la semaine dernière pour justifier ses choix, et ce n’est jamais bon.

Mercredi dernier, M. Legault a utilisé une phrase qui m’a interpellé lors d’une conférence de presse : « Quand je me lève le matin, je travaille pour le bénéfice des Québécois d’abord, pas pour le bénéfice, d’abord, des entreprises. Puis, c’est la même chose pour Pierre Fitzgibbon. »

Qu’un premier ministre ressente le besoin de réitérer ce principe est surprenant. C’est quand même à la base de sa description de tâche. D’ailleurs, le texte du serment des députés est clair : « Je, [nom du député], déclare sous serment que je serai loyal envers le peuple du Québec […]. »

Travailler pour les Québécois

C’est comme si le premier ministre Legault répétait son serment de député. Or, s’il le fait, c’est qu’un doute s’est insinué. Et si un doute sur ses motivations a été soulevé, c’est qu’il y a un problème.

Certes, le départ de Sophie Brochu à la tête d’Hydro-Québec (HQ) a créé des remous. Mais la racine du problème est ailleurs, dans la fausse bonne idée d’avoir nommé un tel « superministre ». Il y a une raison pour laquelle les portefeuilles de l’Économie et de l’Énergie n’étaient traditionnellement pas jumelés.

Je ne doute pas des compétences du ministre Fitzgibbon pour gérer l’économie. Mais avait-il besoin aussi de diriger le portefeuille de l’Énergie ? Non. Qui plus est, si le premier ministre Legault voulait que M. Fitzgibbon en mène plus large, il pouvait très bien lui permettre de le faire derrière les portes closes du Conseil des ministres.

Avant qu’une décision soit discutée devant le Conseil des ministres, elle doit recevoir l’approbation d’un comité ministériel. Ces derniers ne sont pas présidés par le ministre responsable du portefeuille, mais bien par d’autres ministres, car c’est à lui d’y défendre ses recommandations et d’obtenir l’aval du comité avant de les présenter au Conseil.

Le plus important comité à Ottawa est celui du Cabinet, chargé du programme gouvernemental, des résultats et des communications, présidé par le premier ministre Trudeau. Dans les faits, il est plus important que le Conseil des ministres. Les ministres qui siègent à ce comité sont de facto des « superministres », comme l’écrit l’ancien chef de cabinet dans le gouvernement Harper Yan Plante, dans un billet dans L’actualité. Pas besoin d’un titre spécial, l’accès à ce comité permet de se mêler de tout ce qui se passe au Cabinet et d’y ajouter son grain de sel.

Autre possibilité : au lieu de nommer M. Fitzgibbon responsable de l’Énergie, en plus de l’Économie et de l’Innovation, et de présider lui-même le comité avec HQ, M. Legault aurait pu créer un comité présidé par M. Fitzgibbon, le ministre de l’Énergie, HQ et d’autres. Il aurait ainsi servi le même objectif, avec tous les problèmes de perception en moins.

Je ne dis pas que cela aurait empêché le départ de Mme Brochu, mais cette configuration aurait empêché d’attirer le feu des projecteurs sur un seul homme et, d’une façon plus subtile, aurait donné plus de poids à M. Fitzgibbon pour effectuer la même tâche.

En clair, le premier ministre Legault est aujourd’hui en train de payer le prix de sa fausse bonne idée de confier les responsabilités de ce qui était auparavant deux ministères à Pierre Fitzgibbon. Il en est rendu à devoir justifier ses propres motivations en répétant ce qui pourtant devrait tomber sous le sens : soit qu’il travaille d’abord pour les Québécois.

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