Les Québécois et la modestie pénitentielle

«La modestie des Québécois est une belle qualité. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit pénitentielle», conclut l’auteur.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images «La modestie des Québécois est une belle qualité. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit pénitentielle», conclut l’auteur.

À Québec, comme un peu partout dans la province, l’actualité est au ralenti. C’est peut-être en partie pour cette raison qu’une histoire de voyage en Scandinavie impliquant le maire Bruno Marchand retient l’attention. Prévu à la fin du mois de mars, ce périple d’une dizaine de jours à Copenhague, à Helsinki et à Malmö aura pour objectif d’acquérir des connaissances en lien avec le projet du tramway de Québec. Sans surprise, l’opposition reproche au maire d’emmener cinq personnes et d’avoir établi à 36 000 $ la limite de l’allocation de dépenses totales des accompagnateurs.

C’est la coutume au Québec de se scandaliser devant de telles situations.

Il y a quelques années, le président de l’Assemblée nationale Jacques Chagnon s’était fait reprocher d’offrir du vin et des repas gastronomiques aux parlementaires. Les Québécois venaient de traverser les années Couillard — marquées par l’austérité — et certains d’entre eux n’en revenaient tout simplement pas : on ne servait donc pas des sandwichs pas de croûte et du jus d’orange aux élus !

C’est à se demander si derrière ces protestations ne se cachent pas certains éléments de notre condition.

Au lendemain de la Révolution tranquille, certains sociologues et historiens ont avancé que les Québécois avaient vécu en dehors du politique avant 1960. Ces penseurs posaient un regard trop sévère sur la Nouvelle-France et le Canada français, mais observaient tout de même avec raison que nous avions de la difficulté à comprendre les fondements mêmes des rapports de pouvoir, à saisir les vertus de l’ordre vertical et, dans ce genre de situation, par exemple, à accepter que le maire de la capitale ne découvre pas la Scandinavie sur Google Maps.

La question mérite d’être posée : si l’opposition à l’hôtel de ville de Québec estime que le périple du maire n’est pas responsable, comment nos élus sont-ils censés faire leur travail ? Pour apprendre, il faut rencontrer les gens. Et il faut parfois voyager pour le faire. Puis, pour passer dix jours en Scandinavie, il faut certainement prendre l’avion, dormir à l’hôtel, se déplacer sur place et manger. C’est le strict minimum.

Les citoyens, quant à eux, ont tout à fait raison de s’attendre à des rendements extrêmement productifs de la part de leurs responsables politiques. Mais dans ce cas, est-il juste d’espérer que ces derniers se déplacent à pied sur place, fassent une épicerie pour préparer leurs repas et dorment dans des hôtels éloignés du centre-ville ?

À son retour de France et de Tunisie, à l’automne 2022, le maire Marchand avait rendu publique sa note de frais : 3000 $ pour huit jours. Cela incluait les billets d’avion, les hôtels et les repas. Sans doute pour ne pas retenir l’attention en ce début de mandat, le maire de la capitale avait manifestement voyagé comme un jeune de 21 ans « en packsack ». Voici pourtant qu’à l’aube d’un voyage dans l’une des régions les plus dispendieuses sur Terre, il est toujours la cible de suspicions.

Évidemment, il n’est pas question ici de défendre l’abondance ou encore les dépenses d’une aussi oisive qu’inutile gouverneure générale du Canada. Il n’est pas non plus question d’oublier que l’Occident — dans son ensemble — traverse une crise de la verticalité, que la distance s’est rétrécie entre les chefs d’État et la société civile, à un point tel que Justin Trudeau s’est fait lancer une poignée de gravier au visage durant la dernière campagne électorale et qu’Emmanuel Macron s’est fait gifler il y a quelques mois. Il ne faudrait pas non plus passer à côté des difficultés économiques vécues par la classe moyenne. Celles-ci alimentent à coup sûr la stupéfaction face à l’éventualité d’un voyage en Scandinavie. Mais ce détour nous éloignerait de la condition québécoise.

Il y a longtemps qu’on éprouve un malaise face à l’argent, au pouvoir et même, quand il se présente à nous, au prestige. Dans les années 1990, on conseillait à Jacques Parizeau, surnommé Monsieur, d’être moins truculent, de renoncer au complet trois pièces et de parler un français « populaire ». C’est Lucien Bouchard, que les Québécois appelaient Lulu, qui avait sauvé la face du camp du Oui en plein référendum.

La modestie des Québécois est une belle qualité. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit pénitentielle.

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