À propos du Canada français et du Québec (la suite)

L’auteur, Gérard Bouchard
Photo: Michel Tremblay L’auteur, Gérard Bouchard

L’auteur est historien, sociologue, écrivain et enseignant retraité de l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale. Ses recherches portent sur les imaginaires collectifs.

Réagissant à mon texte du 7 janvier sur la tentation de revenir au Canada français (et en le résumant un peu sommairement), Joseph-Yvon Thériault affirmait, le 10 janvier, qu’à tout prendre, le Québec d’aujourd’hui ne vaut guère mieux que l’ancienne société canadienne-française dont j’avais rappelé les graves carences. Nous serions en quelque sorte revenus à l’équivalent du Canada français, la Révolution tranquille et ses prolongements ayant failli à « refaire » une société. Il faut donc parler de déclin plutôt que de progrès.

Une société anomique ?

À l’appui de sa thèse, M. Thériault invoque plusieurs arguments : après le second référendum, le nationalisme est redevenu autonomiste ; se repliant sur l’identitaire, il a versé dans l’antipluralisme. Les changements effectués par la Révolution tranquille ont eu des effets très négatifs : un taux de fécondité « exagérément bas », des taux de suicide élevés chez les jeunes, un rattrapage scolaire incomplet, un nombre record d’enfants nés hors mariage, la disparition des rituels (baptêmes, mariages et sépultures), une sortie de la religion « en catastrophe ».

Sur un ton peu favorable, il évoque aussi le mariage pour tous, la redéfinition de la famille et l’aide médicale à mourir. Notre société, « déboussolée politiquement et socialement », serait en proie à une crise, à une « anomie » (laquelle se définit comme une société sans règles, sans organisation, sans valeurs communes). Tous ces traits seraient plus accusés chez les Québécois francophones.

Ce portrait déprimant du Québec actuel présente au moins quatre difficultés. D’abord, il est audacieux d’affirmer que toutes ces tares existaient déjà en puissance dans les réorientations inhérentes à la Révolution tranquille, un épisode survenu il y a 60 ans. Entre-temps, le Québec n’aurait donc pas subi d’autres influences, effectué d’autres choix, emprunté d’autres voies pour surmonter de nouveaux obstacles ? Les bouleversements survenus en Occident et dans le monde n’auraient pas infléchi son parcours ? Il existerait des filiations directes entre les traits incriminés et les années 1960 ?

En quoi la Révolution tranquille a-t-elle quelque chose à voir avec les récents avatars du nationalisme québécois, le nombre d’enfants nés hors mariage, la crise affectant présentement l’école, l’appauvrissement de la vie rituelle, notre bas taux de fécondité, l’aide médicale à mourir, la redéfinition de la famille et le mariage pour tous ? Dans tous ces cas (sauf celui du nationalisme), le Québec a simplement reproduit une évolution occidentale, parfois planétaire.

Deuxième difficulté : les traits mentionnés sont donnés comme des signes de régression. Je me limite à quatre exemples.

La redéfinition de la famille s’imposait pour mieux l’accorder avec les changements des dernières décennies et pour mieux protéger les droits de ses membres.

Ceux et celles qui ont observé de près la mort assistée y voient un respect de la liberté, un anoblissement de la fin de vie, et même une expression d’humanisme qui adoucit la perte d’un être cher et rapproche la famille (plus de 80 % des Québécois y sont favorables).

En quoi le mariage pour tous compromettrait-il cette institution en y ajoutant simplement une option ?

A-t-il été prouvé que les unions entre personnes du même sexe dégradaient l’expérience conjugale ?

Un troisième problème concerne l’exactitude du portrait présenté. L’auteur admet lui-même qu’il faudrait « une étude sérieuse » pour le confirmer. Par exemple, le taux de suicide chez les jeunes, après une forte hausse avant l’an 2000, semble être maintenant dans la moyenne des pays pour lesquels des données sont disponibles (il est impossible de mener pour les années présentes une comparaison rigoureuse à grande échelle).

Les plus bas taux de fécondité se trouvent maintenant en Asie ; le Québec se situe dans la moyenne occidentale. La mort assistée, rigoureusement encadrée, n’a pas donné lieu au dérapage que certains appréhendaient. Caractériser le Québec comme une société incapable de se renouveler est un diagnostic assez tranché. Nous vivons des changements rapides, de toutes sortes, souvent non planifiés, amenés par la mondialisation ; n’est-ce pas le cas de la majorité des sociétés ?

Enfin, l’auteur croit que les tares qu’il énumère ont « quelque chose à voir avec […] la disparition trop rapide du Canada français ». Encore là, la démonstration serait difficile à faire. Le déclin de la religion et de la fécondité, par exemple, sont contemporains de la Révolution tranquille, mais ce ne sont pas des changements programmés ou coordonnés. Ils n’ont pas résulté de campagnes menées par des élites, mais de choix individuels. Supposer qu’une sortie moins rapide du Canada français aurait amorti ou espacé ces changements est un peu tautologique.

Il importe de distinguer, parmi les changements associés à la Révolution tranquille, ceux qui : a) ont été provoqués par des institutions, dont l’État ; b) ont résulté de l’action citoyenne, individuelle ou collective, et c) reproduisaient à l’échelle nationale ou « locale » des transformations se produisant à l’échelle supranationale.

Les commentaires qui précèdent mettent en lumière la grande complexité de la Révolution tranquille, qui a entraîné sa part d’effets ambigus et suscité un foisonnement d’interprétations discordantes. Enfin, ils font voir le danger de centrer l’attention sur les ruptures des années 1960 sans considérer également le poids des continuités.

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