Les mots comptent, la rigueur aussi

«Selon [Christian Rioux], ce qui explique le mieux que [Claudine Gay] ait été nommée à la plus haute fonction de cette prestigieuse institution américaine serait l’application d’une hypothétique politique d’inclusion.», rapporte l'auteur
Photo: Marcio Silva Getty Images «Selon [Christian Rioux], ce qui explique le mieux que [Claudine Gay] ait été nommée à la plus haute fonction de cette prestigieuse institution américaine serait l’application d’une hypothétique politique d’inclusion.», rapporte l'auteur

« Où va l’université ? » s’interrogeait en ces pages un chroniqueur inquiet. Comme plusieurs, il venait d’apprendre l’élection de Claudine Gay à la présidence de l’illustre Université Harvard, qu’il aurait fréquentée dans un passé plus ou moins lointain. Pas assez longtemps, de toute évidence, pour faire partie des 400 000 destinataires du courriel qui lançait le processus de recherche d’une candidature à la présidence de Harvard.

Ce qui l’inquiète, c’est la minceur du dossier universitaire de Mme Gay, qui ne devrait pas justifier son accès à la présidence de ce haut lieu du savoir. Selon le chroniqueur, ce qui explique le mieux qu’elle ait été nommée à la plus haute fonction de cette prestigieuse institution américaine serait l’application d’une hypothétique politique d’inclusion.

Harvard, qui représente pourtant la « quintessence de la pensée », aurait sombré dans la confusion idéologique : « Comme si l’université, qui fut le foyer de la pensée universaliste, était devenue un lieu de maquignonnage entre les communautés ethniques qui se disputent les places sans aucun critère d’excellence », ajoute-t-il.

Les maquignons sont des marchands de bovins reconnus pour leur malhonnêteté. Des colporteurs véreux. Ce que dit Christian Rioux est important, les mots comptent : les communautés ethniques se disputeraient des places privilégiées sans aucun critère d’excellence.

Pour le chroniqueur, l’excellence doit triompher !

Parlant de l’excellence triomphale, Rioux cite le directeur de la recherche scientifique de la National Association of Scholars (NAS), David Randall, duquel il mime les arguments, d’ailleurs.

Quant à moi, qui estime plutôt la rigueur, j’ai voulu en savoir plus sur la « source » de Christian Rioux. Après tout, moi aussi j’ai une question : où va le directeur scientifique ?

Étape 1 : évaluer l’institution. La National Association of Scholars n’a rien de scientifique, c’est un groupe de pression conservateur qui produit des rapports et qui lutte contre le progressisme, notamment l’inclusion. C’est un lobby.

Étape 2 : évaluer la source. David Randall est un historien obscur qui aurait obtenu son doctorat à l’Université Rutgers. Aucune trace dans le registre de l’établissement, à l’exception de sa thèse de doctorat, qui porte sur la crédibilité des nouvelles militaires à l’ère élisabéthaine.

Je me suis donc tourné vers deux systèmes d’intelligence artificielle (SIA) permettant d’explorer les publications scientifiques et professionnelles, ainsi que les réseaux d’auteurs et d’autrices. Très utiles pour identifier les collaborations et les filiations. David Randall aurait aussi publié une série de romans fantaisistes, des reprises de Blanche-Neige, tous classés dans le rayon « fiction catholique ». En soi, que deux SIA consacrés à la recherche de références ne retournent aucune publication scientifique signée en premier auteur par un directeur de la recherche scientifique, c’est déjà un exploit !

Selon Google Scholar, M. Randall a publié de nombreux rapports, tous édités par l’association dont il dirige la recherche, et comme deuxième auteur.

Un peu inquiet de la médiocrité du dossier universitaire de M. Randall, j’ai consulté la bibliothèque de ma propre université, juste pour être certain d’avoir suivi toutes les pistes. J’ai trouvé la version numérique de la thèse citée plus haut. Avis aux curieux et curieuses.

Christian Rioux souligne que Mme Gay ne peut revendiquer qu’une douzaine d’articles scientifiques. C’est déjà douze fois plus que M. Randall et le chroniqueur réunis ! En plus, son curriculum vitae est public : elle est sociologue quantitative diplômée de Stanford, elle a une longue expérience de gestion et d’administration. Alors qu’elle peut revendiquer beaucoup de rigueur scientifique, d’autres se contentent de baratiner sur le triomphe de l’excellence scolaire.

Étape 3 : conclure. Où va Christian Rioux ? Selon ce dernier, « le contrat social qui a longtemps assuré la richesse et la prospérité de nos sociétés » serait respecté lorsqu’il s’agit d’un directeur scientifique médiocre qui, après avoir usurpé un titre qu’il ne mérite pas, maquignonne pour un lobby. En deux mots, Christian Rioux cite un excellent larbin.

Ce faisant, il donne un exemple patent de l’application d’un deux poids, deux mesures caché sous un vernis de prétention, deux attitudes qui sont contraires à l’idéal universitaire.

Sa réflexion n’a rien à voir avec l’excellence, un mot vide qui ne sert ici qu’à rendre socialement acceptable un propos qu’il sait choquant. Le filigrane de sa pensée, la source de son anxiété, c’est que l’Université Harvard désormais sera présidée par une personne noire.

Réplique de Christian Rioux

Il ne vous aura pas échappé que David Randall ne brigue pas la présidence de Harvard. Dénigrer et traiter de « larbin » un simple citoyen en évitant soigneusement de répondre à ses arguments contre la « discrimination positive » — une politique qui n’a rien d’« hypothétique » dans le cas de Harvard et dont Mme Gay est le pur produit — tient de la mauvaise foi. Vous ignorez sciemment que Mme Gay a aussi été nommée pour affronter une éventuelle décision de la Cour suprême en 2023 sur la discrimination positive. Quant à vos insinuations au conditionnel selon lesquelles j’aurais « fréquenté dans un passé plus ou moins lointain » l’Université Harvard, une simple vérification vous aurait permis de constater que j’y ai été Nieman Fellow en 2004.

À voir en vidéo