Être ou ne pas être, les impasses de l’auto-identification

« Les mesures de
Photo: Ioan Florin Cnejevici Getty Images « Les mesures de "discrimination positive" imposées aux universités pour leur recrutement de professeurs-chercheurs soulèvent bien des questions », souligne l’auteur.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois. Ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

Les mesures de « discrimination positive » imposées aux universités pour leur recrutement de professeurs-chercheurs soulèvent bien des questions en lien avec la justice, le caractère égalitaire, la transparence des processus d’embauche, sans compter le rôle de l’excellence dans le choix des meilleurs candidats. Ces enjeux, fondamentaux dans une démocratie, ont été mentionnés et analysés par de nombreux commentateurs. Il en est un, en revanche, qui n’a pas encore faire l’objet de toute l’attention qu’il mérite : celui qui entoure le principe de l’auto-identification.

On demande en effet aux postulants, dans le cadre de ces mesures d’action positive, de s’auto-identifier comme étant des Autochtones, des personnes en situation de handicap, des femmes, ou encore comme appartenant à l’une ou l’autre des minorités racisées ou de genre.

Or, au fur et à mesure que les demandes d’auto-identification du genre vont se multiplier (et on peut être certain qu’elles se multiplieront), tout en devenant de plus en plus impératives pour l’obtention d’une chaire du Canada, puis d’un poste à l’université, dans les institutions culturelles, dans les diverses administrations, etc., elles vont immanquablement donner lieu à de fausses déclarations.

On a déjà vu, ces dernières années, au Canada, au moins trois femmes se faire passer pour autochtones, alors que, semble-t-il, elles ne l’étaient pas : la cinéaste Michelle Latimer, en 2020 ; la prétendue « gardienne du savoir » Suzy Kies, également coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada et, accessoirement, instigatrice d’autodafés en Ontario ; et, plus récemment, la chercheuse Carrie Bourassa, de l’Université de la Saskatchewan, qui était aussi directrice scientifique de l’Institut de santé des Autochtones.

« Autoautochtonisation »

Et on peut être absolument certain qu’il y en aura d’autres, tout comme on verra monter en flèche le nombre de candidats à des postes ici ou là qui feront valoir leur appartenance à une minorité racisée ou de genre, puisque ces auto-identifications deviendront des sésames recherchés.

Si l’on en doute, il suffit pour s’en convaincre de considérer qu’un mot a déjà été inventé pour définir le premier phénomène : « l’autoautochtonisation ». Selon la Loi sur l’équité en matière d’emploi, il suffit d’avoir un parent issu d’une « minorité visible » pour être réputé appartenir à une « minorité visible », ce qui ouvre la porte à des recherches généalogiques intéressées. Tandis que le fait de se déclarer non binaire ou bisexuel, par exemple, n’engage à rien de très précis en termes de comportement ou de relations amoureuses.

À leur tour, ces auto-identifications frauduleuses obligeront évidemment les institutions concernées à se livrer à des vérifications de plus en plus poussées. Mais comment ? D’ores et déjà, à la suite de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Carrie Bourassa », l’Université de la Saskatchewan a modifié ses règles d’embauche. L’auto-identification ne suffit plus, il faut désormais prouver son identité, ce qui ne manque pas d’engendrer d’autres imbroglios.

Ainsi, cette université a rejeté il y a quelque temps la candidature de Réal Carrière, un professeur d’études autochtones qui avait été sélectionné par un jury unanime et lui-même composé de professeurs autochtones, car il ne pouvait pas fournir de preuves écrites de son identité supposée.

Faudra-t-il alors remettre à l’honneur ces « statuts de pureté du sang » qui avaient cours autrefois dans l’empire espagnol et exiger de chaque candidat qu’il prouve, arbre généalogique en main, la fiabilité de son identité à travers l’exposé public de ses origines ? Faudra-t-il également que l’État remette son nez dans les chambres à coucher de ces mêmes candidats pour s’assurer qu’ils appartiennent bien à une minorité sexuelle ou de genre ?

Ce genre d’immixtion dans la vie privée risque de devenir inévitable dans la vérification de ces identités revendiquées. D’autant plus que les litiges qui ne manqueront pas de surgir à ce sujet aboutiront inéluctablement devant les tribunaux, qui auront donc la charge délicate de trancher ces questions identitaires, de décréter qui est vraiment autochtone, réellement racisé, authentiquement non binaire, etc. Bonne chance !

Pour régler cette question de façon définitive, on pourrait aussi faire en sorte, comme on le fait sous d’autres cieux pour l’appartenance religieuse, que cette identité se voie inscrite dans les documents officiels et les pages intérieures de nos passeports. Nul besoin alors de continuer à s’auto-identifier. Le problème serait enfin résolu. Mais à quel prix ? Et serait-ce vraiment un progrès ?

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