Plaidoyer pour le doute (raisonnable)

« À l’image d’un phare dans la tempête, la science a guidé toutes nos décisions durant la pandémie », observe l’autrice.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne « À l’image d’un phare dans la tempête, la science a guidé toutes nos décisions durant la pandémie », observe l’autrice.

Jusqu’à récemment, il était de bon ton de vanter le génie d’Elon Musk au volant d’une Tesla. Désormais, condamner vertement l’iconoclaste propriétaire de Twitter s’avère plus socialement acceptable.

Musk a beau être une figure controversée, il est aussi un ardent défenseur de la science qui souhaite que Twitter « suive la science, ce qui implique nécessairement une remise en question raisonnable de la science ».

À l’image d’un phare dans la tempête, la science a guidé toutes nos décisions durant la pandémie. Si la science paraît sortir gagnante de cette crise, il n’en demeure pas moins que le doute, pierre angulaire de la méthode scientifique, en a pris pour son rhume au cours des trois dernières années.

Afin de contrer la désinformation crasse et d’accroître l’adhésion aux mesures sanitaires, le pendule a peut-être un peu trop bougé. La politisation de la science l’a convertie en dogme, incontestable et intangible. Résultat : un certain musellement des voix discordantes, pourtant essentielles, et une science vue sous un jour de vérité immuable et absolue.

Au fléau de l’hérésie antiscience, nous avons opposé l’orthodoxie d’un « science is real » qui omet sciemment le «jusqu’à preuve du contraire».

Pour avancer, la science requiert deux éléments fondamentaux : la candeur de reconnaître qu’une présupposition peut être rectifiée par de nouveaux faits et la liberté de disséminer, de débattre, de mettre à l’épreuve et de répliquer les hypothèses. La pandémie a écorché ces principes.

Ce n’est pas surprenant, car si la science s’érige sur ses erreurs et sa capacité à confesser son ignorance, le politique perçoit ce genre de déclarations comme un aveu de faiblesse, voire d’échec.

En outre, l’heure de gloire pandémique de la science n’a étonnamment pas conduit à la multiplication attendue des études contrôlées randomisées ni même à l’explosion des expérimentations naturelles que plusieurs prédisaient.

Force est d’admettre que de nombreuses nations ont plutôt gaspillé une bonne crise. Crise dont nous sortons à peine mieux renseignés qu’au départ quant à la panoplie de stratégies et de mesures utilisées ou boudées à travers le monde. Pensons entre autres à l’efficacité toujours nébuleuse du couvre-feu ou des filtres à air. Seule une science libre du joug doctrinal peut retourner toutes les pierres.

Dans ce contexte, d’aucuns font l’apologie d’un divorce franc entre science et politique. À tout le moins, ces deux piliers devraient, comme les mariés, « emplir chacun la coupe de l’autre, mais ne pas boire à la même coupe ».

De diverses manières, le politique peut aider la science à surmonter les graves problèmes que la pandémie a accentués : raccourcis glissants, pseudo-publications, liberté universitaire restreinte et dépendance envers le financement privé. Inversement, la science recèle le potentiel d’influencer positivement le politique.

Soyons honnêtes : actuellement, les réformes étatiques reposent trop souvent sur des modèles théoriques ou de bonnes intentions.

Heureusement, données probantes, projets-pilotes et bonnes pratiques font désormais partie intégrante du vocabulaire gouvernemental. Le ministre Dubé semble d’ailleurs résolu à poser l’approche scientifique au coeur de sa refonte en santé. C’est encourageant.

Il va sans dire que l’éducation, priorité des priorités, mériterait un virage similaire.

Certes, experts et gérants d’estrade débattent déjà des maux qui affligent le système et leur proposent diverses solutions, mais, pour finir, trop peu d’entre elles sont réellement mises à l’épreuve.

Faute de recul scientifique, il s’avère virtuellement impossible de quantifier ou de qualifier avec précision les impacts de la ribambelle de réformes éducatives québécoises, de séparer le grain de l’ivraie. Pourtant, les solutions miracles continuent de pleuvoir, les dernières en lice étant l’abolition du bulletin chiffré et l’ajout de classes spécialisées.

Plutôt que de foncer avec certitude, ne serait-il pas mieux avisé de tester l’efficacité de ces hypothèses avant de les implanter à grande échelle ?

Prenons l’exemple de la chute draconienne du VO2 max des enfants, qui mesure leur capacité cardiorespiratoire. Tous s’entendent pour intervenir, mais les opinions divergent sur la méthode à préconiser. En expérimentant dans différentes classes avec des groupes contrôles, nous pourrions colliger des données pertinentes sur l’efficacité des diverses approches proposées.

De la même manière, les études contrôlées randomisées pourraient nous permettre de déterminer les meilleures façons d’améliorer la littératie qui bat de l’aile, de freiner le décrochage ou de nous attaquer à tout autre problème.

Seule une gouvernance éclairée peut stopper l’application généralisée de fausses bonnes idées.

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