Le Canada peut-il penser par lui-même?

« Le Canada est souvent passif sur la scène internationale », constate l’auteur.
Photo: Andres Garcia Martin Getty Images « Le Canada est souvent passif sur la scène internationale », constate l’auteur.

Le Canada est un pays privilégié. Depuis la dernière guerre avec son voisin du sud au début du XIXe siècle, il vit en paix, du moins en Amérique du Nord. Il a réalisé son unité politique en 1867 et a réussi à la maintenir contre vents et marées. C’est une prouesse remarquable, compte tenu de l’histoire turbulente et sanglante des États européens et asiatiques au cours de cette période.

La position géographique du Canada est un des facteurs expliquant cette réussite. Le pays a bénéficié d’un environnement pacifique et en a tiré tous les avantages, même au temps des grandes guerres du XXe siècle. L’autre facteur, et non le moindre, est plus politique. Depuis sa création il y a cent cinquante ans, le Canada a été fortement influencé dans presque tous les aspects de sa vie intérieure et extérieure par le Royaume-Uni, puis par les États-Unis. Ces deux puissances impériales ont créé, pour ne pas dire imposé, les règles et les normes en matière économique, diplomatique et militaire, et le Canada les a adoptées, de gré et parfois de force.

Par conséquent, le Canada est devenu un pays riche et prospère, bien intégré au système occidental.

 

Cette belle médaille a cependant un revers. Le Canada a longtemps évolué dans le monde comme le prescrivaient les penseurs, diplomates et politiciens britanniques, et maintenant américains. Il a participé à la construction de l’ordre mondial d’après-guerre, mais sa contribution a diminué au fil du temps. Il a trop souvent laissé aux autres, essentiellement aux Américains, la responsabilité d’énoncer les règles pour se contenter de les mettre en oeuvre. C’est du moins la thèse fort stimulante défendue par le géopoliticien canadien Irvin Studin dans un livre récemment publié, Canada Must Think For Itself.

Selon Studin, non seulement le Canada a perdu la capacité à proposer des idées et à les promouvoir, mais il n’en a peut-être plus l’intérêt — même lorsqu’il doit composer avec les multiples crises de l’après-pandémie. Le confort de sa relation avec les États-Unis est une des causes de ce laisser-aller. Et cela est accentué par sa dépendance aux médias étrangers.

Le Canada est entraîné dans un monde de l’information et de la circulation des idées dominé par les médias sociaux américains. Du premier ministre au simple citoyen, la connexion avec Twitter, Facebook, Instagram les plonge dans des débats formatés et dirigés par d’autres qu’eux. Avec des effets sur leur aptitude à lire, à comprendre et à penser le monde et même la réalité canadienne par eux-mêmes. C’est simple, écrit Studin, « ce sont les meilleurs penseurs qui créent les algorithmes, tandis que les penseurs les plus faibles (qu’ils s’en rendent compte ou non) se contentent d’appliquer les règles établies par les algorithmes des pays et nations capables de penser par eux-mêmes ».

Studin applique son analyse à de nombreux domaines de la vie du pays, comme la démographie, l’économie, l’éducation, la sécurité nationale, les institutions, la santé. C’est d’ailleurs pendant la pandémie de COVID-19 qu’il a écrit son livre, frustré de constater l’incapacité du pays et de son gouvernement à réagir plus promptement sur les plans stratégique, médical, scientifique et social.

L’auteur consacre plusieurs pages à la politique étrangère. Il est un des rares analystes canadiens à avoir dénoncé un aspect du nouvel accord de libre-échange nord-américain « qui, somme toute, accorde à Washington un droit de veto sur la capacité du Canada d’établir des relations économiques évoluées avec des pays que les États-Unis jugent inacceptables ». Pour lui, cette clause a ravalé le Canada au rang de vassal.

Le Canada est souvent passif sur la scène internationale. J’ai pu le constater lors de mon passage au bureau du ministre des Affaires étrangères. Voici un exemple parmi tant d’autres. Les pays occidentaux ont tendance à réagir en commun face à une situation. Un d’entre eux prend le leadership et entraîne les autres. Cette mobilisation permet d’exercer un maximum de pression et se révèle un bon outil diplomatique.

Malheureusement, j’ai remarqué que le Canada était rarement le leader et attendait de connaître la position des États-Unis ou des Européens avant de s’y associer. À croire qu’il était incapable de définir une position et de convaincre les autres de la partager. À l’évidence, « le Canada n’est pas un pays de penseurs qui énoncent les conditions de ses relations avec le monde », pour reprendre une des conclusions de Studin.

La question qu’il faut alors se poser est la suivante : « Le Canada est-il en position de penser par lui-même ? » Être un pays qui compte, en mesure de faire valoir ses intérêts et de façonner le monde qui vient, est loin de s’improviser. Il faut une population et des élites déterminées à sortir du moule actuel et, collectivement, à devenir un « pays qui définit les règles ». Studin invite le Canada à se réapproprier les moyens économiques, géographiques, diplomatiques et médiatiques pour le faire. Il doit établir ses propres conditions d’engagement et cesser de toujours regarder du côté de Washington, Londres et Paris pour connaître la direction à prendre.

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