Enfiler les camisoles de force de la logique

« Ne plus voir dans chaque norme autre chose qu’une oppression amène naturellement à vouloir les rejeter toutes », écrit l'auteur.
Photomontage: Argument, montage Le Devoir « Ne plus voir dans chaque norme autre chose qu’une oppression amène naturellement à vouloir les rejeter toutes », écrit l'auteur.

« Les idéologies, écrit Hannah Arendt, admettent toujours le postulat qu’une seule idée suffit à tout expliquer dans le développement à partir de la prémisse, et qu’aucune expérience ne peut enseigner quoi que ce soit, parce que tout est compris dans cette progression cohérente de la déduction logique. Le danger d’échanger la nécessaire insécurité, où se tient la pensée philosophique, pour l’explication totale que propose une idéologie […] n’est pas tant le risque de se laisser prendre à quelque postulat généralement vulgaire et toujours précritique que d’échanger la liberté inhérente à la faculté humaine de penser pour la camisole de la logique, avec laquelle l’homme peut se contraindre lui-même presque aussi violemment qu’il est contraint par une force extérieure à lui. »

En leur temps, les idéologies nazies et communistes tinrent ainsi pour des vérités n’ayant pas à être démontrées que l’histoire de l’humanité pouvait s’expliquer par une guerre entre les races ou entre les classes. Une fois cette « seule idée » affirmée, tout le reste s’enchaînait et peu d’étapes ont été nécessaires pour que, enserrés par leurs « camisoles de force de la logique », des êtres humains, par ailleurs normalement constitués, jugent normal de détruire qui tout un peuple, qui toute une classe.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Argument, automne-hiver 2022-2023, volume 25, no 1.

Je constate aujourd’hui que ces camisoles de force ont été enfilées de nouveau, si bien que l’on accepte comme allant de soi, voire comme étant moralement souhaitables, des pratiques injustifiables en justice comme en raison, même si elles sont pour l’instant bien moins graves, bien entendu, que celles évoquées plus haut. Des universitaires pensent aujourd’hui parfaitement normal de refuser le dialogue avec certains de leurs contradicteurs, d’en appeler à retirer des invitations à des conférenciers ou à bannir des textes, sans même les avoir entendus ou lus, ou encore de condamner, là encore sans l’entendre, une jeune professeure à statut précaire parce qu’elle a prononcé un certain mot « en entier ».

Quel est donc ce « postulat » auquel carbure aveuglément un nombre significatif d’universitaires ? Essentiellement ceci, que toute norme ne vise jamais autre chose qu’à diviser l’humanité entre ceux qui la décrètent et ceux qu’elle exclut. C’est cette « seule idée » d’inspiration foucaldienne qui ouvre dorénavant la porte à toutes les remises en question, des plus fécondes aux plus loufoques, comme à tous les anathèmes.

L’opération est simple : prenez n’importe quelle norme et, plutôt que de tenter de comprendre ce qui a bien pu motiver son existence, voyez uniquement en elle un moyen d’exclusion visant la domination. Michel Foucault a ouvert le bal avec son Histoire de la folie. Selon lui, la seule distinction entre l’homme sain d’esprit et le fou est que le premier a produit la norme décrétant qui est sain d’esprit et qui est fou, avec pour seul objectif d’opprimer ceux qu’elle exclut. Depuis ce temps, les émules de Foucault n’ont cessé de s’attaquer à toutes les normes existantes.

Constater que l’obésité est un problème dans nos sociétés sédentaires, inculquer aux jeunes de saines habitudes alimentaires et encourager l’exercice physique, n’est-ce pas là l’expression de principes qui tombent sous le sens quand on souhaite favoriser la santé et le bien-être de la population ? Eh bien, non, pas pour les partisans des fat studies, qui n’y voient qu’une norme, et donc un outil d’oppression. Tout le travail de ces « théoriciens » vise alors à « déconstruire » cette norme forcément oppressive, à célébrer l’obésité et à donner la parole à ceux qui souffrent du regard négatif que l’on porte sur eux, etc.

Un chercheur a d’ailleurs récemment « montré » dans ses travaux que la norme selon laquelle l’on juge négativement le suicide doit être combattue. Elle n’existerait en effet que pour permettre de stigmatiser ceux qui ont des idées suicidaires, pour imposer autoritairement le désir de vivre comme norme et exclure ceux qui n’éprouvent pas un tel désir.

Ne plus voir dans chaque norme autre chose qu’une oppression amène naturellement à vouloir les rejeter toutes. Ce réflexe a à ce point pénétré les esprits, du moins au sein des universités, que, dès qu’une norme est contestée au nom d’une oppression supposée, les administrateurs, des professeurs, comme bien des étudiants, sentent une sorte d’obligation existentielle à se placer immédiatement du côté de la victime (de la norme) alléguée.

C’est ainsi que, sur la base de ces principes douteux, on remet aujourd’hui allègrement en question, sans réfléchir aux conséquences, des principes aussi fondamentaux que la liberté universitaire, la liberté d’expression, l’objectivité du processus d’obtention de subventions, ou encore la méritocratie — pourtant un principe républicain qui visait justement à sortir de l’âge des privilèges de la noblesse, aujourd’hui conspuée parce qu’il s’agirait d’une norme masquant de prétendus « privilèges ». Bref, tout y passe.

Enfin… pas tout à fait tout. Car dans cette vaste remise en question, personne n’a jusqu’ici « montré » que toutes ces théories critiques sont elles-mêmes, selon leurs propres paramètres, productrices de normes et donc, produisent, elles aussi, des « dominants » qui profitent (notamment en matière de carrières ou de subventions) de cesdites normes.

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