Un vrai débat énergétique s’impose au Québec

En septembre 2021, une marche pour dénoncer le manque d’ambition climatique de la part du gouvernement avait rassemblé 15 000 manifestants, à Montréal. Les auteurs demandent un débat de société qui inclurait, notamment, la société civile.
Jacques Nadeau Archives Le Devoir En septembre 2021, une marche pour dénoncer le manque d’ambition climatique de la part du gouvernement avait rassemblé 15 000 manifestants, à Montréal. Les auteurs demandent un débat de société qui inclurait, notamment, la société civile.

Messieurs François Legault, premier ministre, et Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, en tant que porteurs du dossier de la transition énergétique, dont vous avez fait une priorité de votre gouvernement pour 2023, vous semblez vouloir enfin vous attaquer à la décarbonation du système énergétique du Québec. Bravo.

Ce tournant historique n’a que trop tardé : le pétrole, le gaz et, dans une faible mesure, le charbon génèrent 70 % des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) du territoire. Pour décarboner le Québec, il faut donc rompre notre dépendance à ces énergies fossiles. Toutefois, la lutte contre le réchauffement climatique ne peut être appréhendée de manière isolée. Les solutions proposées devront également répondre aux contraintes posées par d’autres crises tout aussi existentielles, soit l’épuisement des ressources, la dégradation accélérée des milieux naturels et l’effondrement de la biodiversité.

Or, malgré votre plaidoyer pour la sobriété énergétique, vous semblez tenir pour acquis que la hausse continue de la demande d’énergie est une fatalité, qu’il faut principalement y répondre en augmentant massivement la production d’électricité renouvelable tout en développant la filière des gaz de sources renouvelables, que la planète peut fournir à des coûts réalistes les matières nécessaires à cette fin, que les écosystèmes dont l’économie dépend résisteraient à cette pression accrue et que la population accepterait ces projets.

À notre avis, rien n’est moins sûr. C’est pourquoi un réel débat de société sur l’avenir énergétique du Québec s’impose, qui inclurait la communauté scientifique, la société civile, les peuples autochtones et les populations les plus vulnérables, qui risquent d’être pénalisées par la transition si elles ne sont pas dûment consultées.

Se poser les bonnes questions

Faut-il vraiment construire « un demi-Hydro-Québec » ou même plus, comme vous le postulez, pour perpétuer des modes de production, de consommation, d’habitation et de déplacements qui carburent au gaspillage et nous font défoncer systématiquement le mur des limites planétaires ? Entre autres, faut-il vraiment aménager nos dernières rivières intactes pour remplacer sept millions de véhicules à essence par sept millions de véhicules électriques ? À quels prix écologiques, humains et économiques ? Y a-t-il de meilleures options ?

Dilapiderons-nous réellement les fonds publics de la transition pour la production à grande échelle de gaz naturel dit « renouvelable » qui se nourrira de prélèvements massifs de biomasse forestière, du maintien des élevages industriels comme les mégaporcheries et de la continuation du gaspillage alimentaire ?

Combien d’espèces sommes-nous encore disposés à sacrifier en détruisant les habitats naturels pour construire de nouveaux barrages, extraire les métaux nécessaires à l’électrification ou produire du gaz dit « renouvelable » et le brûler ?

La population acceptera-t-elle un boom des projets hydroélectriques, éoliens, miniers et autres ? La menace des forages pétroliers et gaziers étant enfin écartée, voulons-nous réellement nous lancer dans une nouvelle guerre d’usure entre la société civile et le gouvernement ?

Si vous tentez de glisser ces questions épineuses sous le tapis, votre gouvernement risque de faire face à une série ininterrompue de levées de boucliers qui paralyseront l’action climatique au lieu de la stimuler.

Cibler les meilleurs choix

Quant à la sobriété énergétique, vous avez bien raison de lui donner la préséance. Néanmoins, vos propos récents laissent entendre que cette responsabilité incombe d’abord aux ménages, qui devront lancer leur lave-vaisselle à minuit et baisser le chauffage quand la maison est vide — des propositions bien logiques, mais bien courtes. En effet, le secteur résidentiel n’est responsable que de 18 % de l’énergie consommée au Québec, contre 28 % pour le secteur des transports et 48 % pour les usages industriels, commerciaux et institutionnels.

Faut-il comprendre que, selon vous, les familles devront multiplier les petits gestes d’économie d’énergie à la maison tandis que votre gouvernement continuera à gonfler la démesure énergétique du secteur du transport, en construisant de nouvelles infrastructures autoroutières comme le troisième lien Québec-Lévis, et celle du secteur industriel, en renforçant notre vocation de terre d’accueil des multinationales énergivores ?

Rien ne vous condamne à foncer tête baissée dans une politique de hausse tous azimuts de la production d’énergie ou dans un projet de loi sur la sobriété qui ne s’attaquerait pas en priorité à la politique industrielle du Québec, aux infrastructures de transport et à la transition rapide des bâtiments vers une consommation énergétique très faible, sinon nette zéro. Dans son plus récent rapport, le GIEC conclut qu’il serait possible de réduire la demande mondiale d’énergie de 45 % en 2050, par rapport à 2020, tout en assurant des conditions de vie décentes à toutes et tous.

Si la planète peut diviser sa consommation d’énergie presque par deux, imaginons les gains auxquels peut aspirer l’ogre énergétique qu’est le Québec !

En somme, Monsieur le Premier Ministre et Monsieur le Ministre, vous pouvez tenter d’instrumentaliser la crise climatique pour multiplier les projets d’infrastructures énergétiques, d’extraction minière et d’implantations industrielles qui ne manqueront pas de se heurter à l’opposition citoyenne. Mais vous pouvez aussi vous hisser au-dessus des calculs financiers à courte vue et ouvrir la voie à des choix collectifs éclairés, aussi consensuels que possible, en lançant le vrai débat de société qui s’impose. Nous vous demandons de choisir la deuxième option.

*La liste complète de ceux qui ont signé cette lettre (une signature par organisation):

1. Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

2. Marie-Soleil Gagné, directrice générale, Accès transports viables

3. Dominique Daigneault, présidente, Conseil central du Montréal métropolitain - CSN

4. André-Yanne Parent, directrice générale, Réalité climatique Canada

5. Christian Savard, directeur général, Vivre en Ville

6. Françoise Remel, vice-présidente, Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec-FIQ

7. Henri Jacob, président, Action boréale

8. Éric Pineault, président du comité scientifique et professeur, Institut des sciences de l’environnement, UQAM

9. Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques, Équiterre

10. Laure Waridel, écosociologue et co-instigatrice de Mères au front

11. Charles Bonhomme, responsable Affaires publiques, Fondation David Suzuki

12. Emmanuel Rondia, directeur général, Conseil régional de l’environnement de Montréal

13. Sarah V. Doyon, directrice générale, Trajectoire Québec

14. Christian Daigle, président général, Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ)

15. Rodrigue Turgeon, avocat et co-porte-parole, Coalition Québec Meilleure mine

16. Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie, Greenpeace Canada

17. Claude Vaillancourt, président, ATTAC-Québec

18. Jean-François Boisvert, président, Coalition climat Montréal

19. Étienne Guertin, candidat au doctorat en modélisation des transitions carboneutres, Université Concordia

20. Thibault Rehn, coordinateur, Vigilance OGM

21. Marc Nantel, porte-parole, Regroupement Vigilance Mines de l’Abititi et du Témiscamingue (REVIMAT)

22. N Léo Beaudet, Coalition Alerte à l’enfouissement Rivière du Nord (CAER)

23. Andrea Levy, PhD en histoire, Université Concordia ; Ambre Fourrier, candidate au doctorat en sociologie, UQAM ; Bastien Boucherat, candidat au doctorat en géographie, UdeM ; Louis Marion, Philosophe, membres de Polémos

24. Mélanie Hubert, présidente, Fédération autonome de l’enseignement (FAE)

25. Frédéric Charlier, membre du conseil d’administration, Les Shifters Montréal

26. Christiane Bernier, Trois-Rivières sans pesticides et Coalition biodiversité-Non au Bti

27. Éric Ferland, directeur général et membre fondateur, Foire ÉCOSPHÈRE

28. Carole Dupuis, porte-parole, Mouvement écocitoyen UNEplanète

29. Jean-Pierre Finet, analyste, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)

30. André Bélanger, directeur général, Fondation Rivières

31. Jennifer Smith, membre fondateur, Pour nos enfants Montréal

32. Réal Lalande, président, Action Climat Outaouais (ACO)

33. Pierre Pagé, porte-parole, Montréal Pour Tous

34. François Geoffroy, La Planète s’invite au Parlement

35. Charles-Antoine Bachand, Transition écologique La Pêche

36. Simon Chavarie, Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique (TJC)

37. Paul Casavant, président, TerraVie

38. Patricia Posadas, Prospérité sans pétrole

39. Jacques Rousseau, Regroupement vigilance hydrocarbures Québec

40. Pascal Bergeron, Environnement Vert Plus

41. Jacques Benoit, corédacteur du Plan de la DUC, GMob (GroupMobilisation)

42. Irène Dupuis, Saint-Antoine-de-Tilly - Milieu de vie

43. Martin Poirier, coporte-parole, NON à une marée noire dans le Saint-Laurent

44. Patrick Provost, cofondateur et ex-coordonnateur, Regroupement Des Universitaires

45. Pierre Avignon, comité citoyen Vers un val vert

46. Mélanie Busby, Mobilisation environnement Ahunstsic-Cartierville

47. Sylvie Berthiaume, Solidarité environnement Sutton

48. Bernard Hudon, Centre Justice et Foi

49. Lucie Bergeron, Transition Capitale-Nationale

50. Quentin Lehmann, l’Écothèque

51. Chantal Levert, Réseau québécois des groupes écologistes-RQGE

52. Isabelle Grondin Hernandez, Le temps de militer

53. Sylvain Lacroix, Coalition environnement vert

54. Louise Royer, Office de la pastorale sociale, diocèse catholique de Montréal

55. Lucie Massé, porte-parole, Action Environnement Basses-Laurentides

56. Émilie Laurin-Dansereau, responsable du dossier énergie, ACEF du Nord de Montréal

57. Isabelle Thérien, Convergence populaire

58. Mireille Asselin, L’Assomption en transition

59. Anaïs Houde, Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM

60. Helena Arroyo, Equitas

61. Priscilla Gareau PhD, directrice générale, Le groupe Ambioterra

62. Louise Gagné, Les oubliés de l’autobus

63. David Roy, Fresque de la biodiversité Québec

64. Krystel Marylène Papineau, responsable, Coalition Sortons la Caisse du carbone

65. Yenny Vega Cárdenas, présidente, Observatoire international des droits de la Nature

66. Katherine Collin, fondatrice, Réseau Biodiversité au campus

67. François Riou, co-organisateur, Technoparc Oiseaux

68. Jacqueline Romano-Toramanian, présidente, AQPERE (Association Québécoise pour l’Éducation Relative à l’Environnement)

69. Julie Lafortune, directrice, Chaire de recherche du Canada en économie écologique, UQO

70. Véronique Fournier, directrice générale, Centre d’écologie urbaine de Montréal

71. Raymond Stone Iwaasa, président, Organisation de la Grande Paix

72. Solange Tremblay, présidente, Groupe Durabilité|Communication

73. Carol Saucier, Regroupement citoyen Solidarité Gaspésie

74. Marie-Andrée Gauthier, membre du comité de coordination de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF)

75. Julie Robillard, co-coordonnatrice, Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ)

76. Anne-Séverine Guitard. Comité Diocésain pour l’Écologie Intégrale (Comité DEI)

77. Louise Gratton, présidente, Nature Québec

78. Caroline Dufresne, coordonnatrice, les Ateliers des savoirs partagés

79. Patricia Clermont, coordonnatrice de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement

80. Elsa Beaulieu Bastien, pour l’équipe du Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)

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