Le faux universalisme de l’Anthropocène

« Nous ne pouvons pas compter sur les mêmes systèmes économiques, politiques et sociaux qui nous ont mis dans ce pétrin pour nous aider à nous en sortir », écrit l’auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir « Nous ne pouvons pas compter sur les mêmes systèmes économiques, politiques et sociaux qui nous ont mis dans ce pétrin pour nous aider à nous en sortir », écrit l’auteur.

L’auteur est pédiatre urgentiste et professeur adjoint à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université McGill. Il s’implique dans le collectif Soignons la justice sociale et a écrit le livre primé Plus aucun enfant autochtone arraché. Pour en finir avec le colonialisme médical canadien (Lux Éditeur, 2021).

« Nous faisons la guerre à la nature. » Voilà les mots frappants prononcés par António Guterres lors de l’ouverture de la COP15 à Montréal. Le secrétaire général des Nations unies n’a pas tort de dire que la nature subit une violence inouïe. Bien qu’il ait lui-même affirmé que les sociétés multinationales profitent de la destruction des écosystèmes, alors que des pays exploités et des populations dépossédées en font les frais, sa phrase choc occulte qui est visé dans ce « nous » universalisant.

Ce raccourci du « nous » contre « la nature » trouve peut-être son origine dans le concept de l’Anthropocène proposé pour décrire l’époque géologique actuelle. En 2000, les scientifiques Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer ont invité la communauté scientifique à reconnaître la fin de l’époque géologique Holocène et le début de l’Anthropocène pour prendre en compte les effets majeurs et toujours croissants des activités humaines sur la Terre au courant des derniers siècles et à toutes les échelles. Leur proposition a fait boule de neige.

Au-delà de la lecture ahistorique

Cependant, l’expression Anthropocène est utilisée en construisant le « nous » de manière faussement inclusive et universelle. En effet, au-delà de la lecture ahistorique (ou antihistorique, c’est selon) qu’implique le concept de l’Anthropocène, celui-ci risque d’impliquer aussi une lecture apolitique et asociale du présent.

En véhiculant l’idée que « nous, les humains, sommes en train de devenir la force dominante du changement sur Terre », Crutzen et ses acolytes occultent les dynamiques de pouvoir au sein de nos sociétés qui sous-tendent ce changement.

Une perspective internationaliste et décoloniale aide à éclairer comment le concept d’« Anthropocène », soi-disant scientifique, peut induire en erreur en évacuant les réalités historiques, sociales, économiques et politiques qui l’infusent. Par exemple, dans un éclairant texte, des professeurs au Département de géographie humaine à l’Université de Lund expliquent que les « capitalistes d’un petit coin du monde occidental ont investi dans la vapeur, posant la première pierre de l’économie fossile : à aucun moment, l’espèce n’a voté pour cela, ni avec des pieds ni avec des bulletins de vote ».

Les lacunes conceptuelles de l’Anthropocène

Les auteurs nous apprennent que les origines historiques du changement climatique causé par les humains reposaient dès le départ sur des processus mondiaux hautement inéquitables.

D’ailleurs, ils nous informent que les investissements dans la technologie de la vapeur étaient motivés par les occasions offertes aux propriétaires des moyens de production par la constellation du génocide des peuples autochtones dans les Amériques, l’esclavage des populations africaines, l’exploitation de la main-d’oeuvre britannique dans les usines et les mines, et la demande mondiale de tissus de coton bon marché (parmi d’autres).

Pour contrecarrer les lacunes conceptuelles de l’Anthropocène, plusieurs options ont été évoquées : « capitalocène », « capitalocène racial », « plantationocène », et « kleptocène ». L’objectif est d’intégrer le rôle clé qu’ont joué le capitalisme, le colonialisme, et l’impérialisme dans les crises du climat et de la biodiversité.

D’autres détracteurs du concept d’Anthropocène croient que son adoption est inéluctable et prônent donc que la date retenue du début de cette nouvelle époque dans l’histoire de la Terre soit au moins la bonne pour inspirer une plus grande mobilisation mondiale pour la justice environnementale et la décolonisation.

Pour reconnaître formellement une nouvelle époque géologique, la Commission internationale de stratigraphie doit déterminer un marqueur global dans la matière stratigraphique (la roche, les sédiments ou la glace de glacier) qui sert à délimiter l’époque précédente : le « clou d’or » (ou « point stratotypique mondial »).

En 2016, le Groupe de travail sur l’Anthropocène a voté pour recommander une date au XXe siècle, mais le « clou d’or » n’a pas encore été fixé. D’autres scientifiques avaient pourtant proposé le pic Orbis (« Orbis Spike ») de l’année 1610, ce qui aurait pris en compte les effets géologiques importants et mesurables résultant du colonialisme européen.

Lors de la COP15, le secrétaire général Guterres a voulu nous faire croire que c’est « l’humanité [qui] est devenue une arme d’extinction massive ». Pourtant, comme l’explique l’autrice Robyn Maynard dans Rehearsals for Living, coécrit avec Leanne Betasamosake Simpson (et bientôt traduit en français chez Mémoire d’encrier) : « Ce n’est pas “l’humanité” qui a empoisonné tant de vies humaines et non humaines sur la Terre, mais plutôt une petite minorité très puissante de l’humanité, et l’ordre qu’elle a imposé à toute la vie terrestre. »

Minorité et majorité d’humains

En effet, selon Oxfam, les pays riches n’abritent que 15 % de la population mondiale, mais « auraient contribué à 92 % des émissions historiques excessives ». Entre 1990 et 2015, le 1 % les plus riches du monde a contribué à « plus du double des émissions de la moitié la plus pauvre de l’humanité ». Dans un système économique qui accorde une plus grande valeur au profit qu’aux personnes, une minorité s’enrichit de l’appauvrissement du plus grand nombre. Si nous vivons bien dans l’époque Anthropocène, c’est qu’une minorité d’humains l’a voulu alors qu’une majorité de la population et des écosystèmes la subit.

Les bases épistémologique et philosophique du concept de l’Anthropocène ne semblent pas très loin des directives bibliques prescrivant la domination de la Terre par l’homme. En fin de compte, ses pourfendeurs ne s’opposent pas vraiment au fait que « les humains » dominent le monde. Ils proposent simplement de le faire avec de bonnes intentions : la population occidentale n’a qu’à montrer le chemin en redéfinissant son mode de vie en le rendant plus modeste, renouvelable, soucieux et moins matérialiste.

Les changements de mode de vie pour se sortir d’une culture de consommation sont certes nécessaires ici (selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, les émissions de gaz à effet de serre par personne en Amérique du Nord sont les plus élevées du monde), mais si les scientifiques insistent sur l’utilisation du concept imparfait d’Anthropocène, nous avons besoin d’autres solutions de fond, notamment celles mises en avant par celles et ceux qui défendent les écosystèmes et qui subissent les violences de l’Anthropocène — et y résistent depuis des siècles.

Nous ne pouvons pas compter sur les mêmes systèmes économiques, politiques et sociaux qui nous ont mis dans ce pétrin pour nous aider à nous en sortir. Nous avons besoin d’autres « nous ».

La suite, la semaine prochaine : « Résister à la violence de l’Anthropocène »

À voir en vidéo