Quand le sport se fait politique

Le boxeur Mohammed Ali a marqué les esprits en dénonçant la conscription et la guerre du Vietnam en 1966.
Agence France-Presse Le boxeur Mohammed Ali a marqué les esprits en dénonçant la conscription et la guerre du Vietnam en 1966.

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Carey Price a fait une erreur. Pas celle de défendre le privilège d’avoir une arme de chasse pour pratiquer son loisir, non, celle de mettre en avant une organisation sans avoir fait ses devoirs. Avant de s’associer, la règle est de s’assurer qu’on partage des valeurs communes. On ne fait pas de promotion avec le code « POLY » si on a la moindre sensibilité à l’égard du Québec. Le joueur du CH l’a appris à ses dépens. Ce n’est pas sa position contre le projet de loi C-21 qui l’a coulé, mais son incapacité à anticiper la crise née de son appui, les yeux fermés, à la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu.

Les sportifs ont entretenu une relation ambiguë avec le monde politique à travers l’histoire. Certains ont même servi d’outils de propagande d’État, comme dans l’Allemagne nazie d’Hitler, durant les Jeux olympiques de 1936, ou dans l’Italie de Mussolini, qui exigeait le salut fasciste de ses athlètes, un geste que le cycliste Gino Bartali avait fièrement refusé de poser, en 1938.

Nous célébrons cette année le 50e anniversaire de la Série du siècle. En pleine guerre froide, les parties de hockey se jouaient autant sur la patinoire que dans l’arène politique. Plus près de nous, l’Argentine a été l’hôte de la Coupe du monde de football en 1978, coupe qu’elle a gagnée en pleine dictature de la junte militaire. Poutine a tenu des JO à Sotchi. Idem pour le régime de Pékin en 2008 et 2022.

Des régimes se servent encore du sport pour consolider leur poids étatique. C’est le cas du Qatar avec la Coupe de monde. Certains athlètes ont payé cher les conflits auxquels ils ont été mêlés. Ce fut le cas lors du boycottage des JO de Moscou de 1980 par les États-Unis et une soixante de pays, dont le Canada. Le Bloc de l’Est avait répliqué de la même manière en 1984 aux JO de Los Angeles. Sans oublier les histoires d’horreur vécues par les athlètes de l’Allemagne de l’Est et des pays du rideau de fer. Ou encore le dopage institutionnalisé qui perdure en Russie, ou encore les exigences du régime iranien qui interdit à ses athlètes de combattre un Israélien.

L’influence des sportifs en politique

Heureusement, le sport peut être un vecteur de réconciliation. La victoire de l’Afrique du Sud au rugby, sous l’impulsion de Nelson Mandela, a aidé à tourner la page sur les ravages de l’apartheid en 1995. On nourrit une lueur espoir chaque fois que les deux Corées défilent ensemble aux JO.

Des athlètes ont aussi posé des gestes forts, individuellement, pour lutter contre la discrimination, le racisme et l’injustice, comme Jesse Owens et Cornelius Johnson lorsqu’ils ont défié le nazisme aux JO de Berlin, en 1936. L’histoire a aussi retenu les poings levés de Tommie Smith et John Carlos, aux JO de Mexico de 1968, images parmi les plus marquantes du « Black Power » aux États-Unis.

Au baseball, Jackie Robinson, premier joueur professionnel noir, en 1947, aura eu valeur de symbole. Le boxeur Mohammed Ali a marqué les esprits en dénonçant la conscription et la guerre du Vietnam, en 1966. En posant un genou par terre, Colin Kaepernick — imité par plusieurs joueurs de la NFL — a fait beaucoup pour dénoncer la violence policière. Quant à Sheldon Kennedy, il a osé lever le voile sur les agressions sexuelles au hockey. À l’inverse, le comportement déplorable des dirigeants de Hockey Canada est une honte qui a terni leur organisation et notre sport national.

Après le sport, la politique ?

On a presque eu un premier ministre du Canada aux JO. Le coureur John Turner, qualifié pour Londres, en 1948, a eu un accident de voiture qui l’a empêché d’y participer. Le hockeyeur Jean Béliveau s’est fait offrir le poste de gouverneur général, ce qu’il a refusé.

Au Québec, la ministre des Sports, Isabelle Charest, a été patineuse de vitesse, tandis que le hockeyeur et ancien analyste Enrico Ciccone est député depuis 2018. Richard Legendre, un ancien champion junior de tennis, a quant à lui été ministre du Parti québécois.

À Ottawa, l’ancien gardien de but Ken Dryden a été ministre sous Paul Martin. La ministre de l’Emploi, Carla Qualtrough a participé aux Jeux paralympiques en natation. Le kayakiste Adam van Koeverden est député, de même que l’ancien marathonien Peter Fonseca ou l’ancien entraîneur des Saguenéens Richard Martel. L’ancienne cycliste Lyne Bessette a aussi été députée.

Remporter une Coupe Stanley peut faciliter une entrée au Sénat, comme ce fut le cas pour le coach Jacques Demers et pour Frank Mahovlich des Maple Leafs. La skieuse Nancy Greene, l’athlète paralympique Chantal Petitclerc, Larry Smith ont eux aussi été ou sont encore sénateurs. Malgré son surnom, Serge Savard, dit le « Sénateur », ne l’a jamais été.

La notoriété sportive en politique

Sport et politique peuvent aussi marcher main dans la main. En 2014, lors d’un voyage du président de la Finlande au Canada, Saku Koivu faisait partie de la délégation. Il avait été mis au service de la « diplomatie hockey » pour renforcer les liens entre nos pays.

L’unique Maurice Richard a souvent pris la parole aux côtés du tout aussi unique Maurice Duplessis. D’anciens lutteurs ont été gardes du corps, dont Jean Rougeau pour René Lévesque. Mais les sorties publiques sont parfois lourdes à porter. Guy Lafleur a regretté d’avoir confondu droit de veto et droit de vote après avoir pris position sur Charlottetown en 1992.

Parachuté chef adjoint du Parti vert, George Laraque n’a pas fait bouger l’aiguille de son parti. Idem pour Angelo Esposito ou Philippe Gagnon, l’un des athlètes paralympiques les plus décorés, tous deux candidats déçus, en 2019. En 2015, le premier ministre Harper avait reçu le soutien de Wayne Gretzky. Cette année, le Rouge et Or s’est dissocié d’Éric Duhaime alors qu’il portait un maillot aux couleurs de l’équipe et était accompagné d’un ancien joueur, Arnaud Gascon-Nadon.

Tous ces exemples montrent combien la ligne peut être mince entre l’instrumentalisation et le changement, entre la cause juste et sa récupération malheureuse, une ligne franchie allègrement cette semaine par Carey Price.



Correction: La première version de ce texte mentionnait les Jeux olympiques de Munich de 1936. Il fallait plutôt lire qu'il s'agissait des Jeux olympiques de Berlin.

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