Énergir au Québec? C’est toujours Gaz Métro, et pour encore longtemps…

Plus de 99 % du gaz consommé au Québec est d’origine fossile, rapportent les auteurs.
Photo: Phil Augustavo Getty Images Plus de 99 % du gaz consommé au Québec est d’origine fossile, rapportent les auteurs.

Dans sa plus récente entrevue au Devoir, le président-directeur général d’Énergir, Éric Lachance, tente de justifier l’échec de son entreprise à respecter le minimum légal de contenu de gaz naturel renouvelable (GNR) dans son réseau (soit d’à peine 1 % en 2020) en invoquant un futur qui serait, lui, radieux et décarboné.

C’est donc dire qu’encore aujourd’hui, plus de 99 % du gaz consommé au Québec est d’origine fossile et qu’il est, en très grande proportion, issu de la fracturation hydraulique. À l’heure de l’urgence climatique, c’est une donnée ahurissante.

Énergir s’était pourtant réjoui de l’édiction du règlement sur le gaz naturel renouvelable (gaz issu de la décomposition des déchets) en 2019, en laissant entendre qu’elle en atteindrait facilement les cibles.

Lors de son entrevue, le p.-d.g. d’Énergir n’hésite pas à dire une chose et son contraire, souvent dans la même phrase. Un exemple ? Pourquoi Énergir n’a-t-elle pas respecté le seuil de 1 % de GNR ? M. Lachance répond d’abord : « Le GNR, c’est l’initiative qui est la clé pour décarboner le réseau ». Et le journaliste de reprendre : « concédant que le seuil prévu n’avait pas été atteint, [le p.-d.g.] a assuré du même souffle que les contrats d’approvisionnement signés dans les derniers mois permettaient déjà d’atteindre les seuils établis pour l’an prochain » (établis à 2 %, NDLR).

À ce rythme-là, la clé risque de rester coincée longtemps dans la serrure. D’autant plus qu’on apprenait en mai dernier qu’Énergir peinait à trouver des clients pour son gaz renouvelable acquis en 2021 et en 2022. Face aux discours trompeurs, la réalité est parfois têtue.

Autre exemple de phrase de M. Lachance qui semble issue de la novlangue et de la double pensée conçue par Orwell : « Le gaz naturel aura son rôle à jouer dans la décarbonation du Québec ». Compte tenu de la nature même de ce gaz, qui demeurera au moins à 90 % d’origine fossile d’ici 2030, c’est comme dire que le pétrole ou le carbone eux-mêmes auront un rôle à jouer dans la décarbonation du Québec.

On avait déjà compris, dans les publicités d’Énergir, en voyant les pelures de pommes de terre se transformer en jolie flamme bleue, que le gaz naturel renouvelable servait de paravent à la poursuite d’activités liées à la distribution massive de gaz fossile (plus de 99 % de ce qui se trouve dans les tuyaux d’Énergir aujourd’hui, rappelons-le). Mais voilà que M. Lachance fait maintenant la promotion du gaz naturel fossile « certifié », produit de façon « responsable ». Après la cigarette légère, le charbon propre (le fameux « clean coal » du président Trump) et le pétrole éthique de l’Ouest, voilà une autre entreprise qui fait de l’écoblanchiment malgré la toxicité de ses activités.

Selon des critiques citées par le Financial Times, « le gaz — responsable — est le plus récent exemple d’écoblanchiment par les entreprises et une pauvre solution à une forte réglementation gouvernementale du méthane, un gaz à effet de serre puissant qui est la première composante du gaz naturel » (notre traduction). Comment considérer sérieusement la certification de la fracturation hydraulique du gaz qui, par sa nature même, implique l’injection d’une soupe chimique sous pression dans les strates rocheuses ainsi que des fuites de méthane et de fréquentes intrusions de polluants dans les nappes phréatiques ?

Certainement pas en limitant la consommation d’eau et en érigeant des murs pare-bruit pour ne pas déranger les voisins. Le gaz de fracturation est dans la même famille que le charbon, soit une énergie fossile extrêmement polluante.

Hydro-Québec et Énergir appartiennent aux Québécoises et aux Québécois, soit directement, soit par le biais la Caisse de dépôt et placement du Québec. Le gouvernement du Québec veut investir massivement dans l’électrification de son économie et atteindre par le fait même ses objectifs climatiques. Cela est incompatible avec le maintien du gaz fossile dans les programmes de biénergie et dans la chauffe immobilière (sans compter les subventions à la construction de gazoducs). Il faudra, et le plus tôt sera le mieux, faire les choix qui s’imposent et mettre le plus grand distributeur de gaz du Québec au pas.

Gaz Métro a changé son nom en 2017 pour se donner une image moins fossile. Si l’entreprise a diversifié ses activités au Vermont (et sous un autre nom), force est de constater que sur sa terre natale, Énergir est toujours la vieille Gaz Métro.

* Ont aussi signé ce texte :

Laurence Leduc-Primeau, coordonnatrice du Regroupement des organismes environnementaux en énergie

Cyril Frazao, directeur général par intérim de Nature Québec

 

Eric Pineault, professeur, président du comité scientifique de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM

Jean-François Lefebvre, chargé de cours en études urbaines à l’UQAM

Bruno Detuncq, du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec

 

Léa Ilardo, analyste des politiques climatiques à la Fondation David Suzuki

Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie à Greenpeace Canada

Krystel Marylène Papineau, responsable de Sortons la Caisse du carbone

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