Le Québec est mûr pour une grande discussion sur l’éducation

«Collectivement, mettons fin à l’ère du rafistolage, du rapiéçage et du bricolage en éducation», suggère l’auteur.
Photo: Xavier Leoty Agence France-Presse «Collectivement, mettons fin à l’ère du rafistolage, du rapiéçage et du bricolage en éducation», suggère l’auteur.

La très grande majorité de ceux qui travaillent dans le monde de l’éducation l’affirme : à l’image de notre système de santé, notre système d’éducation est malade. Tous les ministres de l’Éducation qui se sont succédé au cours des dernières années ont bien essayé d’en atténuer les symptômes en apposant ici et là quelques diachylons selon l’urgence du moment, mais aucun n’a même tenté d’évaluer le patient pour en tirer un diagnostic clair et complet.

Et cela se comprend. Lorsqu’il est jeté dans la mêlée, le nouveau ministre de l’Éducation se retrouve à la tête d’une pieuvre aux mille tentacules, il doit lire plusieurs cahiers de « briefing » plus volumineux que la Bible de Gutenberg, répondre aux urgences, réagir à l’actualité, être présent à l’Assemblée nationale, dans sa circonscription et, bien sûr, « aller sur le terrain », expression consacrée qui, parfois, peut servir de fuite en avant ou bien d’exutoire, histoire de respirer un peu…

Mais il faudra bien un jour qu’on se penche sérieusement sur le patient qui agonise sous nos yeux depuis tant d’années afin de lui prescrire une médication qui pourra le remettre sur pied. Pris dans la tourmente, le nez collé sur la vitre, les mains dans le cambouis et partie prenante de ce qu’il s’agit d’ausculter, il m’apparaît évident que le ministère de l’Éducation et son nouveau ministre, Bernard Drainville, ne seront pas en mesure, malgré toute leur bonne volonté, de mener à bien une tâche aussi titanesque.

Reste alors à faire appel à un comité de sages, des femmes et des hommes qui, sur la base de leurs savoirs et de leurs expériences, prendront le temps, loin du tumulte et aussi des caméras, de consulter les différents acteurs du réseau de l’éducation, de la société civile et la population en général pour nourrir leurs réflexions avant de formuler un ensemble de recommandations qui permettront de donner un nouveau souffle à un système d’éducation sous respirateur artificiel.

Qu’est-ce que l’être humain ?

Si je qualifie de « sages » ces personnes auxquelles le gouvernement pourrait faire appel, c’est que je m’attends d’eux qu’ils soient libres intellectuellement et politiquement, qu’ils soient munis de valeurs fortes et d’une vision de l’éducation qui, elle-même, s’appuiera sur une conception de l’être humain bien circonscrite. Car on n’y échappe pas : penser l’éducation ne peut se faire, parfois même à l’insu de certains, que sur la base d’un ensemble de valeurs auxquelles on adhère et qu’à partir de la réponse que l’on donne à la question existentielle par excellence : qu’est-ce que l’être humain ?

Par exemple, celui qui affirme que, bien avant d’être un être pensant et rationnel, l’être humain, donc l’élève, est un organisme vivant habité et traversé par des émotions, des pulsions et des besoins fondamentaux, aura tendance à promouvoir des mesures qui favoriseront la santé tant physique que psychologique de ces jeunes, à faire en sorte qu’un esprit sain puisse s’épanouir dans un corps sain.

Celui qui souscrit à l’idée que l’être humain, donc l’élève, est fondamentalement un animal sociable qui ne peut se développer harmonieusement qu’entouré de ses semblables, des jeunes comme lui, mais surtout des adultes qui lui serviront de modèles et de passeurs, aura vraisemblablement tendance à promouvoir une pédagogie qui favorise les rapports humains en chair et en os, tout en étant très critique à l’endroit de l’école à distance ou du tout numérique.

Celui qui conçoit que « l’être humain est par nature un être de culture » favorisera un système d’éducation non pas axé sur le savoir-être, le développement des compétences et la pédagogie par projet, mais plutôt sur la transmission d’un riche patrimoine culturel qui permettra aux futurs adultes et citoyens que sont les élèves de développer une pensée élargie et de mieux connaître le monde dans lequel ils ont été jetés afin de pouvoir ensuite le transformer.

Celui qui épouse l’idée selon laquelle la liberté n’est pas donnée à l’être humain, mais est plutôt le fruit d’une quête sans fin, sera porté, non pas à répondre aux goûts, aux attentes et aux intérêts de l’enfant en présupposant que lui seul sait ce qu’il veut, mais se donnera plutôt comme objectif de le brusquer dans ses certitudes, ses préjugés et ses habitudes, de le faire sortir de sa tribu ou de son cocon douillet afin qu’il puisse accéder à l’universel, qui est tout le contraire d’une pensée repliée sur elle-même.

Mettre fin au bricolage

 

À la lecture des lignes qui précèdent, vous pouvez bien sûr entrevoir à quoi peut bien ressembler ma conception de l’être humain ainsi que la pédagogie que je préconise. Évidemment, je suis conscient qu’il s’agit ici d’une vision parmi d’autres. Toutefois, si je vous ai présenté ces quelques postulats, c’est pour illustrer les débats de fond qui peuvent surgir lorsqu’on commence à s’interroger sérieusement sur les fins poursuivies en éducation ainsi que sur les moyens utilisés.

Au cours des dernières décennies, les ministres de l’Éducation, comme des coups de vent qui s’engouffrent dans une porte tournante, n’ont fait que passer. Chacun a bien tenté, du mieux qu’il pouvait, de laisser sa marque à l’aide d’un ensemble de mesurettes, mais, peine perdue. Si certaines d’entre elles se sont avérées nécessaires, plusieurs ont été le fruit de commandes politiques, sont sorties de nulle part ou ont été décrétées sans s’appuyer sur une vision claire de l’éducation et encore moins sur la science ou des données probantes.

Et puis, demander à son ministre de l’Éducation de travailler en priorité sur la pénurie d’enseignants et la rénovation des écoles, comme le premier ministre Legault l’a fait lors de son discours inaugural de la session, ne constitue pas ce qu’on pourrait appeler une « vision ».

Collectivement, mettons fin à l’ère du rafistolage, du rapiéçage et du bricolage en éducation. Si panser notre système est bien, le repenser nous aidera à mieux le soigner, mais surtout à lui redonner la santé. Voilà l’héritage que nous devrions avoir à coeur de transmettre aux plus jeunes générations.

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