La politique pénitentielle

Montage Le Devoir

Après les échecs de 1992 et de 1995, les Québécois ont continué de vivre dans le giron de leur État providence, assez fonctionnel pour les accompagner de la petite enfance à la morgue. Cependant, là où le bât blessait, c’était la dimension collective de l’existence qui devint, dès le soir où Jacques Parizeau lâcha sa petite phrase malencontreuse sur l’argent et le vote ethnique auxquels il imputait la défaite référendaire, une question taboue, un sujet fâcheux, une pomme de discorde embarrassante.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, automne 2022, no 90.

On a beaucoup devisé sur le sens et l’impact de cette phrase, dont on a exagéré l’importance ; il n’empêche qu’elle a catalysé un mouvement de fond qui se tramait déjà. Au vrai couvaient alors un désir de relâchement mêlé de lassitude, une volonté de repli sur soi dans un chaud cocon, à l’abri des aléas du politique, une aspiration à la tranquillité qui ne lie plus le bonheur individuel à une quelconque visée de parachèvement collectif, ainsi qu’un sentiment de honte ou de gêne grandissant, face à l’impuissance à se projeter dans un avenir politiquement assumé. […]

Un parti « tout-inclus »

C’est ainsi qu’est née la CAQ, la Coalition avenir Québec, une coalition arc-en-ciel qui a rassemblé les désillusionnés, les décrocheurs, les résignés, les transfuges, les vire-capot, les pénitents et les recyclés que l’effondrement collectif post-1995 a engendrés et précipités vers de nouveaux horizons électoraux monnayables. […] La CAQ est devenue une méduse attrape-tout, un caravansérail du centre universel, qui mélange d’anciens péquistes, bloquistes, libéraux, conservateurs, qui ont officié à Ottawa ou à Québec, ou qui ont fait le saut en politique en laissant derrière eux, parfois avec difficulté, de lucratives affaires.

La CAQ est à la politique ce que le polyamour est aux affaires du coeur. C’est le parti des « ex » en tous genres qui ont saisi qu’en attendant le retour de la grande politique, si jamais un tel retour devait se concrétiser, il valait mieux se rabattre sur le meilleur véhicule disponible […] En somme, la CAQ constitue l’Air Transat du politique, une formule clés en main qui vous mène, sans escale, vers le pouvoir […].

Gouverner par l’opinion moyenne

Dans La ligne du risque, essai publié en 1963, Pierre Vadeboncoeur s’en était pris au « semi-conformisme » des siens qui, à peine sortis de l’ère duplessiste, s’alimentaient, selon ses termes, « d’idées moyennes », un trait d’esprit typique du peuple américain. D’où un genre de communication qui privilégie « l’explication lente et détournée », au lieu de la vérité, et qui semble s’adresser aux rentiers et aux commis. Ce discours prudent, qui évite les pensées franches et ménage les susceptibilités, « continue d’entretenir dans l’opinion publique des pensées qui ne nous disposent qu’à continuer de subir tranquillement le fait historique acquis, le fait économique acquis ».

Toutes les ressources sondagières ont fourni à la CAQ l’occasion de se régler sur les « opinions moyennes » de la population québécoise, afin d’épouser au plus près ses préférences et de corriger le tir, si un inquiétant hiatus se dessine entre les décisions gouvernementales et ce que l’opinion moyenne semble vouloir. Il en a résulté une manière de gouverner qui vise en toutes choses le « juste milieu », le bricolé passable, les solutions de confort, la modération des ambitions et des attentes, le réalisme pragmatique, plutôt que […] « la ligne du parti net », comme l’écrivait Vadeboncoeur. La bonne vieille prudence normande enseigne sans doute de ménager la chèvre et le chou, mais est-ce la meilleure politique quand un ours menace de manger les deux ? […]

À quoi comparer la CAQ ?

Plus d’un a comparé François Legault à Maurice Duplessis, et son parti, à l’Union nationale. La comparaison possède une certaine plausibilité, mais au risque aussi d’établir de fausses équivalences. […] Sur le plan idéologique, la CAQ n’est pas un parti conservateur, qui viserait à restaurer la tradition et à museler l’État. La CAQ s’est avérée conservatrice seulement dans le sens où elle a voulu préserver les acquis de la Révolution tranquille ; elle a épargné l’État thérapeutique et bureaucratisé qui gère l’assistanat socio-économique, établi sur le progressisme moral où se situe une large part du Québec. […]

On ne peut toutefois comprendre la CAQ sans la comparer à son petit frère, qui d’ailleurs, petit à petit, s’est imposé comme la véritable opposition, malgré sa députation réduite. La CAQ et Québec solidaire forment le tandem de la politique pénitentielle dans la « Belle Province ». Malgré tout ce qui les divise par le style et l’idéologie, les deux partis se joignent cependant dans leur rapport à la question nationale, éprouvée sur le mode de la douleur, de la gêne, voire de la honte […] Combien de temps encore le Québec portera-t-il le cilice ? Bien malin qui pourrait le savoir. Tout dépendra du sentiment majoritaire, qui entretient chez les caquistes et les solidaires l’impression de pérennité.

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