Nuancer, pas vraiment ; noircir à dessein, certainement !

«Comme le soulignait ce dernier avec justesse dans notre introduction, le personnel scolaire est à la recherche d’interventions efficaces. Plus que jamais il a besoin d’interventions efficaces, et le recours aux données probantes est indispensable pour y parvenir», affirment les auteurs.
Photo: Lincoln Beddoe Getty Images «Comme le soulignait ce dernier avec justesse dans notre introduction, le personnel scolaire est à la recherche d’interventions efficaces. Plus que jamais il a besoin d’interventions efficaces, et le recours aux données probantes est indispensable pour y parvenir», affirment les auteurs.

Robert Slavin, éminent chercheur américain de l’Université Johns Hopkins, imaginait la situation suivante en 2019 : « Imaginez que les directeurs d’école, les enseignants, les parents, les membres éclairés des conseils scolaires et d’autres personnes dans un territoire donné soient tous encouragés à utiliser des données probantes et des programmes d’intervention fondés sur la recherche pour favoriser la réussite des élèves. Imaginez qu’un grand nombre de ces personnes écrivent des lettres aux dirigeants des conseils scolaires, des lettres aux journalistes de l’éducation, ou peut-être, si cela ne suffit pas, qu’elles tiennent des manifestations dans les bureaux de ces conseils avec des pancartes indiquant quelque chose comme “N’utilisez que ce qui fonctionne” ou “Nos enfants ont droit aux programmes éducatifs fondés sur la recherche”. Qui pourrait être contre ça ? »

En principe, personne ne devrait l’être. Toutefois, en pratique, et bien curieusement, il faut le reconnaître, le discours sur les données probantes fait plutôt l’objet d’une opposition farouche de certains universitaires dans les facultés d’éducation (Leroux, Allaire, Granger et Tremblay publié le 2 décembre dans Le Devoir).

Sous prétexte de vouloir apporter des nuances aux données probantes, ils contribuent plutôt à noircir des résultats de recherches pourtant très clairs ! Par exemple, Normand Baillargeon dans son texte du 19 novembre indique que le concept de conception universelle de l’apprentissage (CUA) ne s’appuie pas sur des recherches ayant montré son efficacité sur le rendement des élèves. Pour soutenir son affirmation, il cite l’étude de Murphy à laquelle il aurait été possible d’ajouter celles de Matthew et Boysen.

Ces chercheurs ont examiné la littérature scientifique afin d’identifier des recherches comparant l’efficacité du recours d’une intervention basée sur la CUA dans des groupes expérimentaux à l’absence d’une telle intervention dans des groupes contrôles. Ces chercheurs en arrivent au même constat : l’efficacité de cette intervention n’a pas été démontrée. Que faudrait-il alors nuancer ? Pourquoi faudrait-il le faire alors qu’aucune preuve rigoureuse n’est disponible ? Il n’y a donc rien à nuancer dans leurs conclusions. L’efficacité n’a pas été montrée jusqu’à maintenant, point à la ligne. C’est plutôt du côté du pourquoi qu’il faut se poser des questions.

En effet, les données probantes issues de recherches expérimentales semblent donner de l’urticaire à bon nombre d’universitaires en éducation, car la majorité de ceux-ci abhorrent ce type de recherche. Faut-il rappeler que plus de 250 d’entre eux ont signé une pétition contre la création d’un Institut national d’excellence en éducation (INEE) au Québec qui aurait pu utiliser des recherches fondées sur les données probantes (Bourdon et Gauvreau, 2017). Au secours, professeur Slavin !

Comme le soulignait ce dernier avec justesse dans notre introduction, le personnel scolaire est à la recherche d’interventions efficaces. Plus que jamais il a besoin d’interventions efficaces, et le recours aux données probantes est indispensable pour y parvenir. En effet, au moment où il est aux prises, jour après jour, non seulement avec les nombreux retards scolaires des élèves, mais aussi avec la recrudescence de difficultés comportementales autant de type extériorisé (hyperactivité, attention, agressivité, etc.) qu’intériorisé (anxiété, dépression, stress, santé mentale, etc.), voilà que de nombreux universitaires « nuancés » remettent en question les données provenant d’études expérimentales pouvant aider à l’identification d’interventions efficaces, et ce, sans proposer quoi que ce soit d’équivalent ni même de plus rigoureux !

Sous prétexte que chaque situation d’enseignement serait prétendument unique, il serait, selon ces derniers, inapproprié, voire impossible, d’identifier des interventions efficaces fondées sur des données probantes. Heureusement, une telle affirmation est totalement fausse, comme en témoigne notamment l’implantation du programme Success for All pour l’enseignement de la lecture qui produit des effets constamment positifs depuis son implantation et sa généralisation auprès de 50 000 enseignants dans plus de 1000 écoles aux États-Unis, dans 48 États, et dans quatre autres pays touchant plus de 500 000 élèves !

Évidemment qu’il existe des différences entre les classes, mais il ne faut pas oublier qu’on y trouve aussi de nombreuses similitudes (un maître, un groupe d’élèves travaillant dans un même local, un programme d’études à faire apprendre au cours d’une année scolaire de dix mois environ) qui expliquent l’efficacité répétée de plusieurs interventions.

D’ailleurs, c’est grâce aux données probantes que l’on sait maintenant que, de un, l’enseignement en fonction des styles d’apprentissage et des types d’intelligence est désormais reconnu comme inefficace. De deux, que les méthodes d’enseignement de la lecture centrées sur le code écrit sont plus efficaces que les méthodes globales. Et enfin, de trois, que le renforcement positif est plus efficace pour la modification des comportements que la punition.

S’il est nécessaire de nuancer des résultats lorsque les études sont contradictoires, exiger des nuances lorsque les résultats de recherche sont limpides manifeste plutôt de manière radicale une objection de principe. Cela contribue en réalité à noircir des interventions pourtant très bien éclairées !

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