Le tabou de la victimisation sexuelle au masculin

La série aborde une relation illicite entre une professeure et son élève de 17 ans.
Lou Scamble Noovo La série aborde une relation illicite entre une professeure et son élève de 17 ans.

La réponse des médias et du public à la série Chouchou, diffusée à Noovo, montre que les violences sexuelles envers les garçons et les hommes, et plus particulièrement celles commises par des femmes, sont incomprises. Sans cette compréhension, il ne pourra pas y avoir de réponses politiques et sociales adéquates pour cette population qui mériterait d’être mieux comprise et reconnue.

Le traitement médiatique de la série, qui aborde une relation illicite entre une professeure et son élève de 17 ans, normalise l’agression sexuelle des garçons et des hommes, fait porter la responsabilité de l’agression par la personne victime et renforce les stéréotypes négatifs de masculinité.

Le synopsis de la série décrit la relation entre la victime et l’autrice des agressions comme un « dérapage amoureux ». Cette formulation banalise les comportements de l’enseignante. Son devoir professionnel est de respecter les balises de son mandat. Le Code criminel du Canada précise qu’une relation sexuelle entre une personne en position d’autorité et une personne mineure constitue un crime (dans ce cas, c’est l’infraction d’exploitation sexuelle [art. 153] qui s’applique). Prétendre au consentement de la victime n’est pas une défense. Ne pas connaître la loi non plus.

La majorité des articles publiés dans les médias omettent aussi de mentionner qu’il s’agit d’une histoire d’abus sexuel. On parle plutôt d’amour « illicite », « interdit » et de « passion ». L’enseignante y est décrite comme une « enseignante dévouée, épouse fidèle et mère aimante » qui « perd tous ses moyens », ou comme la victime qui « se laisse prendre au piège », qui « va succomber aux charmes — non sans avoir d’abord résisté ».

La victime est dépeinte comme un adolescent qui a de l’« audace » ou qui est « charmeur ».On lui fait porter le blâme : « L’arrogant adolescent aura tôt fait de profiter du trouble de Chanelle et de la bonté de son mari. »Les réactions du public font écho à ces écrits en décrivant l’enseignante comme une femme inoffensive et l’ado comme un effronté.

Il est grave de rejeter la faute sur un jeune pour l’agression sexuelle qu’il a subie. Le fait que la victime soit un garçon et que l’autrice de l’agression soit une femme ne devrait jamais justifier un crime sexuel. Les vulnérabilités des victimes ne devraient pas être utilisées pour minimiser les gestes posés ni pour les mettre en cause.

Ce sont des exemples de la retraumatisation que subissent trop souvent les victimes : on critique leur tenue, leurs comportements ou leurs attitudes. On leur fait porter la responsabilité. L’agression est ainsi minimisée. Ces propos renforcent aussi les stéréotypes selon lesquels un homme ne peut pas être une victime d’agression sexuelle, qu’une femme ne peut pas commettre une agression, ou qu’une personne qui a des comportements adéquats dans plusieurs sphères de sa vie ne peut pas commettre un crime sexuel. Ce qui est faux.

Les personnes qui commettent des crimes sexuels entraînent de lourdes conséquences pour les victimes, qui devront en gérer les répercussions, et vivre avec des séquelles profondes et durables.

 

Faire preuve de sensibilité

Il faut d’abord réaliser l’ampleur de la situation et bien informer le public. Beaucoup de personnes peinent à croire que des garçons puissent être victimes d’agression sexuelle. Pourtant, environ 8 à 10 % des hommes en ont été victimes durant leur enfance. Les études confirment qu’une proportion de ces crimes est commise par des femmes. Les réponses actuelles de la population confirment l’importance de sensibiliser le grand public aux différents types de violence sexuelle, à leurs répercussions et aux réponses à adopter pour soutenir les victimes.

Il faut répondre adéquatement et résister à retraumatiser les personnes victimes en préconisant des interventions médiatiques sensibles aux victimes, qui permettent de mieux connaître la problématique, qui sont libres de stéréotypes et respectueuses des personnes, peu importe leur sexe, leur genre, leurs attitudes ou leur apparence. Les réponses sociales devraient permettre aux garçons et aux hommes victimes de se sentir accueillis dans leurs vécus, et donner de l’espoir à ceux qui hésitent à dévoiler leur agression et à demander de l’aide.

Reconnaître les effets dévastateurs des agressions sexuelles sur les victimes, offrir des services d’aide en traumatisme masculin rapidement accessibles aux victimes, mais aussi aux personnes qui ont commis des délits sexuels pour éviter les récidives et mieux former les intervenants.

Finalement, mettre sur pied des programmes de recherche qui permettent de brosser un portrait de la réalité des garçons et des hommes victimes, de mieux comprendre leurs besoins spécifiques, et d’évaluer l’efficacité des interventions offertes.

En tant que membres du Collectif national sur la victimisation au masculin (CNVAM), chercheurs, intervenants, personnes victimes d’agression sexuelle et personnes sensibles aux traumatismes interpersonnels, nous tenons à saluer le courage de Simon Boulerice, qui a écrit cette série avec les nuances typiques de ses oeuvres. Il est important d’aborder le tabou de la victimisation sexuelle au masculin.

 
 

*Ont aussi coécrit ce texte:

Natacha Godbout, professeure, Université du Québec à Montréal, responsable du Projet partenarial sur la victimisation masculine du Collectif national su la victimisation au masculin au CNVAM
Rose Lebeau, doctorante en psychologie et Coordonnatrice étudiante du Projet partenarial sur la victimisation masculine du CNVAM
Stéphanie Lavigne, travailleuse sociale au SHASE (centre de Soutien aux Hommes Agressés Sexuellement Estrie)
Maude Goyette-Vanasse, intervenante au SHASE
Marie-Pier Vaillancourt-Morel, professeure, Université du Québec à Trois-Rivières
Mylène Fernet, professeure titulaire au Département de sexologie, UQAM.
Pascale Brillon, professeure, département de psychologie, UQAM
Jean-Martin Deslauriers, professeur titulaire, École de travail social, Université d’Ottawa 
Delphine Collin-Vézina, professeure titulaire, École de travail social, Université McGill
Audrey Brassard, professeure titulaire, département de psychologie, Université de Sherbrooke
Martine Hébert, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les traumas interpersonnels et la résilience, UQAM; responsable de l’Équipe Violence Sexuelle et Santé
Daniel Lalonde, homme victime d’agression sexuelle en enfance, membre du comité aviseur du Collectif national sur la victimisation au masculin (CNVAM)

Ont également signé ce texte:

Alexandre Tremblay-Roy, directeur de l’organisme Soutien aux hommes agressés sexuellement – Estrie (SHAS.e); membre du comité aviseur du Collectif national sur la victimisation au masculin (CNVAM), et président du Regroupement des organismes québécois pour hommes agressés sexuellement (ROQHAS)
Alain Faubert, thérapeute en relation d'aide, homme victime d’agression sexuelle en enfance, membre du comité aviseur du Collectif national sur la victimisation au masculin (CNVAM)
Martin Nevares Waisman, intervenant au SHAS.e
Christine Vilcoq, directrice générale, La Traversée, centre de services intégrés en violence sexuelle
Martine Poirier, directrice du CRIPHASE de Montréal, membre fondatrice du Regroupement des organismes québécois pour hommes agressés sexuellement (ROQHAS)
Chantal Huot, criminologue, psychothérapeute et directrice clinique du CIVAS-Estrie
Stéphanie Leduc, directrice générale, RIMAS – Regroupement des intervenants en matière d’agression sexuelle
Alison Paradis, professeure, Psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Jacinthe Dion, professeure titulaire, Département des sciences de la santé, Université du Québec à Chicoutimi
Nico Trocmé, director of the School of Social Work at McGill University, Philip Fisher Chair in Social Work
Stéphanie Pelletier, coordonnatrice de recherche, Université du Québec à Montréal (UQAM)
George M. Tarabulsy, directeur scientifique du Centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles – CRUJeF, et professeur titulaire, École de psychologie, Université Laval
Camille-Andrée Rassart, doctorante en psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Noémie D’Amours, étudiante au baccalauréat en psychologie, UQAM, et membre de l’Unité de recherche et d’intervention sur le trauma et le couple (TRACE)
Valérie Hémond-Dussault, étudiante à la maîtrise en sexologie (UQAM), et assistante de recherche à McGill University
Élise Villeneuve, doctorante en psychologie à l’UQAM
Roxanne Guyon, doctorante en sexologie à l’UQAM
Brigitte Fréchette, psychothérapeute CIVAS Estrie
Éliane Dussault, candidate au doctorat en sexologie, Université du Québec à Montréal 
Stéphanie Couture, doctorante en sexologie à l’UQAM
Geneviève Brodeur, sexologue et candidate au doctorat interdisciplinaire en santé et société, UQAM
Marianne Girard, candidate au doctorat en sexologie, Université du Québec à Montréal
Nadia Willard Martel, étudiante à la maîtrise en sexologie à l'Université du Québec à Montréal
Isabelle Daigneault, psychologue, professeure et chercheure, département de psychologie, Université de Montréal
Tonino Esposito, professeur, École de travail social, Université de Montréal
Mélanie Guénette-Robert, sexologue, agente de liaison et intervention en violences sexuelles, CAVAC de la Montérégie, et chargée de cours, département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Geneviève Provost, sexologue et psychothérapeute; responsable du programme pour hommes ayant été victimisés, CETAS; responsable du programme HASE pour hommes agressés sexuellement durant l’enfance et ayant commis des délits de nature sexuelle à l’âge adulte, Groupe Amorce
Chloé Desjardins, sexologue et psychothérapeute, CETAS et en pratique privée
Roxanne Bolduc, sexologue et psychothérapeute, candidate au doctorat en sexologie à l'UQAM 
Mireille Cyr, professeure titulaire, département de psychologie, Université de Montréal
Isabelle V. Daignault, psychologue et professeure agrégée, École de criminologie, Université de Montréal ; chercheuse régulière, Centre international de criminologie comparée (CICC) ; chercheuse associée, Chaire de recherche Marie-Vincent 
Christine Wekerle, professeure agrégée au département de pédiatrie et membre associée du Offord Centre for Child Studies de l'université McMaster
Eve Pouliot, professeure agrégée, Chercheure régulière au CRUJeF et au JEFAR, Unité d'enseignement en travail social, Université du Québec à Chicoutimi
Geneviève Paquette, professeure titulaire, Université de Sherbrooke
Jean-Yves Desgagnés, professeur en travail social, Université du Québec à Rimouski
Diane Dubeau, professeure titulaire, Psychoéducation et psychologie, Université du Québec en Outaouais
Gilles Tremblay, Pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes, Université Laval
André Samson, professeur titulaire, Faculté d’éducation, Université d’Ottawa
Guadalupe Puentes-Neuman, professeure, département de psychologie, Université de Sherbrooke
Jacques Roy, sociologue et chercheur au PEBEH et professeur associé à l'UQAC
Carl Lacharité, professeur titulaire, département de psychologie, UQTR
Christine Gervais, professeure au département des sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais, chercheure membre du partenariat de recherche Famille en mouvance
Mathilde Charest-Trudel, étudiante à la maîtrise en service social, Université d’Ottawa
Isabelle F.-Dufour, professeure titulaire en psychoéducation Université Laval
Michèle-Andrée Savoie, doctorante en psychologie à l’Université de Sherbrooke, et membre de l’équipe de La Traversée, Centre de services intégrés en violence sexuelle.
Latifa Boujallabia, sexologue, psychothérapeute, formatrice, chargée d’enseignement clinique à l’Université Laval
Annie Devault, professeure titulaire, Université du Québec en Outaouais
Karine Baril, professeure au département de psychoéducation et de psychologie, Université du Québec en Outaouais.
Katia Lavallée, directrice générale, Centre d’évaluation et de traitement des agressions sexuelles-CETAS
Catherine Cartier, directrice générale, CAVAC de la Montérégie
Geneviève Loncol, criminologue, agente d'intervention au CAVAC de la Montérégie
Chantale Ruelland, criminologue, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Marie-Eve Samson, travailleuse sociale, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Karine Blanchet, criminologue, conseillère clinique au CAVAC de la Montérégie
Marie-Claude Houle, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Elizabeth Pilote, criminologue, agente d'intervention au CAVAC de la Montérégie
Caroline Dubé, criminologue, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Annie Bélanger, travailleuse sociale, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Maggie Léonard, criminologue, intervenante psychosociojudiciaire au CAVAC de la Montérégie
Geneviève Comeau-Lalumière, intervenante psychosociale à La Traversée
Emmanuelle Despaties Nguyen, sexologue clinicienne et psychothérapeute en violence sexuelle
Elisabeth Lafleur, assistante de recherche à TRACE - Unité de recherche et d’intervention sur le trauma et le couple, UQAM
Annie Fournier, directrice générale, Boscoville – innover pour la jeunesse
Martin Blais, professeure titulaire au département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal et chercheur régulier au CRIPCAS - Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles
Robert Cazelais, directeur général, HARMONIE-CONJUGALE (anciennement appelé PRO-GAM)
Catherine Pelletier, directrice générale au Milieu d'Intervention et de Thérapie en Agression Sexuelle ((MITAS)
Chantal Dion, sexologue psychothérapeute en pratique privée et au Milieu d'Intervention et de Thérapie en Agression Sexuelle (MITAS)
Catherine Laurier, professeure agrégée, Département de psychoéducation, Université de Sherbrooke
Patrick Lussier, professeur titulaire, École de travail social et criminologie, Université Laval
Michel Dorais, professeur titulaire retraité/associé, École de travail social et de criminologie, Université Laval
Claire Baudry, professeure titulaire, Département de psychoéducation, UQTR
Élizabeth Harvey, professeure adjointe, Département des sciences de l’éducation, Université Sainte-Anne (N.-É.)
Jonathan Loranger, psychologue, directeur adjoint, HARMONIE-CONJUGALE (anciennement appelé PRO-GAM)
David Lafortune, professeur, sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM) 
José Desjardins, directrice générale, Donne-toi une chance, maison oxygène Gatineau
Sébastien Richard, porte-parole des victimes des religieux de Ste-Croix

À voir en vidéo