La révolution féministe gronde dans l’Église catholique

«Depuis 2000 ans, le pouvoir, aussi bien dans la gouvernance que dans sa liturgie, a appartenu exclusivement aux hommes», rappelle l’auteur.
Photo: Alessandra Tarantino Associated Press «Depuis 2000 ans, le pouvoir, aussi bien dans la gouvernance que dans sa liturgie, a appartenu exclusivement aux hommes», rappelle l’auteur.

Le Québec fortement sécularisé, tout comme ses médias, ignore un phénomène majeur que vit l’Église catholique : la révolution féministe gronde en son sein. En effet, des femmes, à travers le monde, réclament publiquement le droit d’accéder aux ministères ordonnés, et donc de présider l’eucharistie. Préoccupé surtout par le cléricalisme, le pape François a involontairement déclenché ce mouvement en convoquant un « synode sur la synodalité » en 2023. Il n’est pas assuré que les revendications féministes aboutissent. Car au Vatican, des cardinaux veillent au grain.

Le mot « révolution » n’est pas une boursouflure. En effet, si les femmes peuvent désormais dire la messe, il s’agira d’un changement structurel profond au sein de l’Église catholique. En effet, depuis 2000 ans, le pouvoir, aussi bien dans la gouvernance que dans sa liturgie, a appartenu exclusivement aux hommes.

Une parenthèse s’impose à propos du mot « synode ». Il désigne une pratique aussi vieille que l’Église. Elle consistait à l’origine à réunir des évêques d’une région pour débattre de questions importantes, souvent controversées, relatives aux moeurs, au culte ou à la doctrine. Le mot synode s’applique aussi depuis Vatican II (1962-1965) aux réunions d’évêques convoqués à Rome en dehors des conciles. Le néologisme synodalité renvoie aux règles touchant la délibération commune en Église, comme dans les sociétés politiques et civiles, aux règles de la vie démocratique.

Cela dit, les revendications concernant l’égalité hommes-femmes dans l’Église ne sont pas nouvelles. Le mouvement québécois Femmes et ministère, qui en est un foyer important, célèbre cette année ses 40 ans. Plusieurs théologiennes ont consacré études et réflexions à ces questions, et leurs travaux ont percolé vers la base.

Cette fois, la préparation du synode sur la synodalité a « libéré la parole » au sein des communautés chrétiennes locales. En témoignent les rapports des assemblées tenues partout à l’invitation du pape François.

Ainsi, on lit précautionneusement dans celui de l’archidiocèse de Montréal : « Bon nombre de contributions indiquent que l’évolution de l’Église devrait se faire par une implication reconnue de ses membres et en particulier celle des femmes. L’inclusion des femmes à tous les niveaux de responsabilité dans l’Église aurait comme conséquence de nous libérer d’une vision d’Église patriarcale et misogyne. »

Le rapport synthèse pour le Québec est plus explicite : dans les rapports diocésains revient souvent la proposition de « remettre en question l’accès aux ministères ordonnés (accès aux femmes, accès aux hommes mariés, etc.) et de favoriser l’égalité hommes et femmes en Église dans les rôles et responsabilité qui sont officiellement confiées des ministères. La question des ministères revient constamment comme un aiguillon. »

Enfin, le rapport canadien est très clair : « [T]ous les rapports régionaux reconnaissent avoir reçu des demandes d’accès pour les femmes aux ministères ecclésiaux ordonnés. »

On lit les mêmes revendications en Belgique, en France et en Suisse. Le rapport pour cette dernière y propose au surplus une argumentation théologique : « Les femmes attendent à juste titre la pleine reconnaissance de leur dignité et de leurs droits, égaux à ceux des hommes. Cette attente correspond à la compréhension, largement partagée, du baptême. Inversement, l’exclusion des femmes de l’ordination et, par conséquent, de la participation aux décisions est, pour beaucoup, incompatible avec l’Évangile et l’action de Jésus. »

En Allemagne, on a devancé Rome. Les évêques ont convoqué leur synode en 2019. Il a abouti aux mêmes positions sur l’accès des femmes aux ministères. L’épiscopat a au surplus fait siennes les revendications des participants.

Cela leur a valu la semaine dernière les remontrances publiques des cardinaux Marc Ouellet, préfet du dicastère des évêques, et de Luis Ladaria, celui de la « doctrine de la foi ». Marc Ouellet a même évoqué la possibilité d’un schisme. Il a rappelé la position officielle et définitive du pape Jean-Paul II de 1994 pour qui le débat sur l’ordination des femmes était clos : tant la tradition que la doctrine théologique s’y opposaient catégoriquement.

Le débat s’est néanmoins poursuivi, cette fois au sein des communautés chrétiennes. Elles s’appuient très largement sur la reconnaissance du droit fondamental à l’égalité des sexes. Les chrétiennes et chrétiens, qui sont aussi des citoyens, n’ont de cesse d’en mesurer les progrès tant sur le plan politique, social et économique. Il ne saurait en être autrement dans l’Église, dont les papes, depuis Jean XXIII (Pacem in Terris), ne cessent d’en appeler au respect des droits de l’homme en niant en même temps, l’égalité des femmes en son sein !

Le débat se poursuivra certainement la semaine prochaine à Québec à l’occasion du colloque Femmes et gouvernance : mêmes enjeux dans l’Église et dans l’État ? Quelle position y tiendront Pierre Murray, le secrétaire général de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, qui y sera panéliste, et le théologien Gilles Routhier de la faculté de théologie de l’Université Laval ?

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