Abolissons l’écriture égocentrique

«L’écriture inclusive n’efface pas les hommes, elle ne les censure pas», fait valoir l’autrice.
Photo: iStock «L’écriture inclusive n’efface pas les hommes, elle ne les censure pas», fait valoir l’autrice.

Dans « Abolissons l’écriture “inclusive” », un texte paru dans Le Devoir du 29 novembre, Philippe Barbaud s’est insurgé contre les nouvelles lignes directrices inclusives émises par le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral. M. Barbaud affiche fièrement son titre de linguiste en guise d’appel à l’autorité, mais il passe complètement à côté de la définition du mot « directives ». En effet, il est assez commun que des directives comportent… un ton directif.

L’analyse s’éloigne du monde réel et tangible dès la fin du premier paragraphe, lorsque M. Barbaud fait référence aux complots que les plus grands wokophobes du Québec utilisent pour faire mousser leur tribune. En effet, selon lui, l’objectif du gouvernement canadien serait « le reformatage en profondeur de la culture et de la conscience collectives de la population francophone ». Une affirmation digne de l’oeuvre d’Aldous Huxley.

L’objectif du guide de lignes directrices est fort simple et énoncé tout aussi clairement : elles « sont conçues pour aider la fonction publique fédérale et toute autre institution intéressée à adopter une écriture évitant toute forme de discrimination ».

Il faut être particulièrement audacieux pour affirmer sérieusement que les minorités nous gouvernent. Les personnes issues de la diversité souffrent encore de bon nombre de discriminations. Tout ce qu’elles demandent, c’est d’exister et d’être ainsi reconnues. C’est d’être représentées dans leur langue. C’est d’être entendues. M. Barbaud leur refuse cette dignité de base en indiquant que leur appel sincère à l’empathie humaine est une « manipulation des esprits ».

Il faut être en plein délire pour croire qu’une vision rétrograde de la langue française lutte vaillamment contre une « démarche totalitaire ». C’est le complexe du sauveur le plus classique, c’est Don Quichotte qui s’en prend aux moulins. M. Barbaud accepte la féminisation des noms de métier, mais il trace arbitrairement une ligne là où d’autres personnes demandent humblement à être considérées. Il revendique fièrement cette posture. « J’ai le droit de respecter qui je veux. »

En fait, n’accorder son respect qu’à certaines personnes est un manque de respect pour l’ensemble de la population. C’est postuler que la valeur des gens est intrinsèquement liée à leur adhésion au paradigme ultraconservateur des wokophobes.

Nous sommes toujours responsables de blesser les autres lorsque l’on refuse volontairement de tendre l’oreille à leurs demandes, aussi minimes soient-elles. Intégrer « iel » à notre langage est aussi facile que l’a été l’apprivoisement du mot « courriel » dans les années 1990. Lutter contre de telles avancées relève de la psychorigidité.

« Mais de quoi je me mêle ? » Il faudrait aussi rappeler poliment à M. Barbaud la définition derrière le concept de société.

L’enseignement du français ne deviendra pas « toxique » simplement parce que de nouvelles pratiques entrent en vigueur. L’apocalypse annoncée par le pluriel « chevals » n’est jamais arrivée (cette graphie est d’ailleurs toujours absente des dictionnaires). Il faudra s’adapter, toutefois, et le corps professoral devra effectivement faire preuve d’ouverture.

Le masculin n’est pas une offense au féminin. Invisibiliser le féminin est une offense au féminin. Le genre n’est pas une offense à la non-binarité. Le déni de la réalité l’est.

L’écriture inclusive n’efface pas les hommes, elle ne les censure pas. M. Barbaud agit comme un enfant à qui on arracherait son jouet, mais, concrètement, il ne perdra rien à intégrer de nouvelles habitudes. Mis à part peut-être son insouciance et sa désinvolture. Il contribuera seulement, avec un moindre effort, à ce que plus de la moitié de la population (soit les femmes et les personnes issues de la diversité) laisse sa trace dans le français écrit. N’importe quel linguiste digne de ce nom comprend qu’une langue évolue constamment.

Finalement, il faut être profondément égocentrique pour se victimiser face à l’écriture inclusive, pour crier haut et fort dans un des plus grands médias du Québec que la diversité est un défaut.

À voir en vidéo