Les vaches éclaireuses de Saint-Barnabé

«La cohésion du groupe de fugitives surprend les observateurs», rapporte l’autrice.
Photo: iStock «La cohésion du groupe de fugitives surprend les observateurs», rapporte l’autrice.

La nouvelle vie en liberté d’une vingtaine de vaches échappées d’une ferme à Saint-Barnabé et de leurs veaux nés dans la nature interpelle notre imaginaire. Cachées dans les forêts de Mauricie le jour, se nourrissant dans les champs à la tombée de la nuit, elles seraient, selon certains, redevenues « sauvages ».

Le chroniqueur Yves Boisvert, dans La Presse, salue l’audace de ces vaches qui auraient rêvé d’une nouvelle vie et qui auraient ainsi sauté la clôture, pour échapper à un monde de résignation et de souffrance.

Cette réflexion est loin de relever d’un anthropomorphisme déplacé, puisqu’il est maintenant démontré que les vaches ont la capacité de former des liens sociaux complexes et d’éprouver un large éventail d’émotions relevant de processus cognitifs sophistiqués tels que la conscience de soi et l’empathie. Les récentes publications scientifiques sur le sujet dénotent que ces animaux sont susceptibles de faire un apprentissage émotionnel suite aux expériences vécues, de faire des choix en fonction de celles-ci et, surtout, de vivre de la contagion émotionnelle, c’est-à-dire d’être influencées par le ressenti, les traumatismes et la détresse de leurs congénères.

Si les vaches de Mauricie ont pu s’enfuir et « sauter la clôture », c’est qu’elles font partie, au départ, d’une minorité qui n’est pas privée de liberté de mouvement en permanence. En effet, parmi les 350 000 vaches actuellement utilisées au Québec dans l’industrie laitière, 90 % d’entre elles passent leur vie en stabulation entravée, c’est-à-dire qu’elles sont gardées en permanence à l’intérieur, maintenues par le cou à une barre d’attache qui les empêche de se déplacer et même de se retourner sur elles-mêmes. C’est donc actuellement quelque 315 000 vaches québécoises qui n’ont jamais accès à l’extérieur et qui ne peuvent assouvir leurs besoins comportementaux les plus fondamentaux, comme celui de se déplacer librement ou de socialiser avec leurs congénères.

En s’improvisant une vie dans la nature, les débrouillardes vaches en cavale illustrent parfaitement les paradoxes auxquels leur objectification au sein de l’industrie les soumet et nous rappelle l’inexactitude du caractère de placidité absolue qu’on leur attribue. Une conception qui change rapidement lorsqu’on les observe dans un milieu qui n’a rien de purement utilitaire.

On s’étonne de voir des vaches se réfugier dans la forêt ? Or, au Vine Sanctuary, un sanctuaire du Vermont abritant des animaux de ferme, un groupe de vaches libres de leurs mouvements et exemptes de menaces des prédateurs passent le plus clair de leur temps cachées dans la forêt, par choix.

La cohésion du groupe de fugitives surprend les observateurs. Les liens sociaux sont pourtant primordiaux pour ces animaux. Une étude sur le comportement des vaches en liberté révèle que les vaches ont des congénères favorites avec lesquelles elles préfèrent se toiletter et dont la présence apaise même leur rythme cardiaque. En revanche, les vaches qui vivent en stabulation entravée présentent des comportements stéréotypés, comme mordre ou lécher de façon répétitive les barres de métal, un indicateur de détresse psychologique.

Certains s’épatent que des veaux nés en liberté dans ce groupe auraient appris la survie de leurs aînées en suivant le troupeau de cachette en cachette. Pourtant, une des raisons invoquées pour, systématiquement et dans tous les élevages du Québec, enlever le veau naissant à sa mère serait la nécessité de le protéger d’une mère à l’instinct maternel défaillant. Peut-être suffit-il de regarder du côté de certains élevages européens qui choisissent maintenant de garder le petit près de sa mère plutôt que la productivité à tout prix, pour voir comment les vaches traitent leur petit avec un instinct maternel sans égal lorsqu’évoluant dans un milieu adéquat.

Alors que la science a démontré, chez les vaches, un intérêt pour le jeu similaire à celui observé chez d’autres mammifères tels que les chiens, ces jeunes veaux extraordinairement nés en liberté auront eu la chance de courir et de jouer, une expérience dont sont privés la majorité des veaux de lait au Québec puisque ceux-ci sont systématiquement isolés pour l’engraissement afin d’être revendus pour leur viande.

Bref, en échappant, l’espace d’une saison, à une vie non pas d’ennui, mais d’un réel cauchemar, les éclaireuses de Saint-Barnabé fuient une existence qui se termine généralement à l’âge de cinq ans en prenant la route de l’abattoir. Ou guère mieux : un sort similaire à leurs 450 congénères qui ont été brûlées vives à Saint-Théodore-d’Acton lors d’un des trop fréquents incendies de ferme dans la province.

Évidemment, des vaches peuvent difficilement survivre à l’hiver québécois dans ces conditions. Pour des raisons de bien-être animal et de sécurité publique, leur rapatriement doit rapidement être organisé. Par ailleurs, qu’on ait évoqué la possibilité de tout simplement les abattre est inacceptable et démontre l’urgence d’envisager différemment la cohabitation avec les animaux qui nous entourent, qu’ils soient domestiqués ou non.

Puissent ces vaches, telles des éclaireuses, simplement en exhibant devant nos yeux tout ce qui relève de comportements naturels, nous rappeler ce à quoi rêvent leurs congénères, privées de l’expression de leurs besoins les plus élémentaires, privées du contact avec leurs petits, d’exercice, de grand air et de socialisation. De tout ce qui donne du sens à une vie, finalement.

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