À la défense des Québécois

« Faudrait-il s’excuser pour la sympathie qu’inspirent les luttes incessantes d’une petite nation malmenée par l’histoire et fuir les défis qu’elle doit encore relever ? », demande l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir « Faudrait-il s’excuser pour la sympathie qu’inspirent les luttes incessantes d’une petite nation malmenée par l’histoire et fuir les défis qu’elle doit encore relever ? », demande l'auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale, et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Un nouveau courant d’idées prend de l’ampleur au Québec. Il s’agit d’une pensée radicale de gauche, d’allégeance wokiste, qui assimile tout notre passé à une vaste entreprise colonialiste et raciste, fondée sur un suprémacisme blanc et sexiste à base d’exclusion. Les Autochtones en auraient été les principales victimes, mais aussi les femmes, les immigrants et toutes les formes de minorités. On observerait dans le passé québécois le même alliage de brutalité et d’abus de pouvoir que chez nos voisins américains et d’autres nations colonialistes. Les Québécois sont en quelque sorte sommés de redéfinir en profondeur leur mémoire et leur identité pour les structurer autour d’un sentiment de culpabilité et de honte.

On voit ce qui s’ensuivrait si cette pensée s’installait. Il nous deviendrait impossible d’entretenir une image positive de nous-mêmes, on ne trouverait plus dans notre passé matière à inspiration et il nous faudrait renoncer à toute quête de fierté collective. Un devoir d’expiation remplacerait désormais les rêves et les projets d’émancipation que nous pensions enracinés dans notre histoire, en continuité avec nos luttes nationales.

Les valeurs qui paraissaient nous élever (égalité, démocratie, équité…) révéleraient leur vraie nature : des stratégies de façade, des discours frelatés destinés à cacher nos fautes et tromper l’Autre. La vertu n’aurait plus droit de cité dans notre imaginaire national. Nos aspirations profondes perdraient leur légitimité.

Les faits

On doit reconnaître que ce tableau contient sa part de vérité, mais il prend d’énormes libertés avec les faits et manque singulièrement de nuances. Il faut d’abord rappeler que notre société elle-même (anciennement « canadienne ») est née et a grandi dans le colonialisme, celui de la France d’abord puis celui des Britanniques. Il a donc vécu durement lui aussi l’expérience du racisme, du mépris et de l’exclusion, ce qui l’a relégué pour longtemps à une condition d’infériorité.

Il a fallu beaucoup d’énergie collective pour opérer un redressement, lequel n’est du reste pas terminé, le Québec souffrant encore aujourd’hui de dépendances gênantes à l’endroit du régime fédéral. Faudrait-il s’excuser pour la sympathie qu’inspirent les luttes incessantes d’une petite nation malmenée par l’histoire et fuir les défis qu’elle doit encore relever ?

Les faits nous enseignent aussi notre part de responsabilité dans le sort des Autochtones, et elle n’est pas mince. Je pense surtout à la façon dont notre industrialisation a contribué à détruire leurs territoires de chasse qui étaient la base de leurs communautés. Je songe aussi à l’image très péjorative qu’une grande partie de nos élites — clergé en tête — a longtemps diffusée de l’Autochtone dans la prédication, l’enseignement, la littérature et les médias.

Il en a résulté les diverses formes de discrimination et d’humiliation que nous déplorons aujourd’hui (elles se sont ajoutées aux horreurs des politiques fédérales que nous connaissons bien). On ne peut pas oublier non plus la complicité de l’Église dans le régime des pensionnats pour Autochtones. Bref, il y a beaucoup à faire pour s’acquitter de cet héritage accablant.

Et encore, il faut y ajouter la pratique (déjà attestée pour le reste du Canada) de la stérilisation forcée de femmes autochtones au Québec entre 1980 et 2019, laquelle vient tout juste d’être révélée par une enquête de chercheurs de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. On voit que les Québécois ont donné eux aussi, à leur façon, dans le colonialisme.

Des nuances

Cela dit, pour ce qui est de la responsabilité de ces fautes, ne convient-il pas d’en exempter la plus grande partie du peuple, longtemps doublement dominé de l’intérieur et de l’extérieur ? Et ne trouve-t-on pas dans l’histoire du Québec des épisodes inspirants, des acteurs généreux et courageux ? Qu’en est-il des colons, des femmes, des ouvriers ? De ceux et celles qui ont mené des combats d’avant-garde pour la démocratie et la justice sociale ? Ou encore des efforts qui ont fait de notre société la plus égalitaire en Amérique, celle aussi où le niveau de pauvreté est le plus bas ?

Quant à la domination masculine, elle relève d’un autre registre que le colonialisme dont nous parlons ici. Sur ce point, notre société s’en est remise traditionnellement à des règles et pratiques certes inéquitables et condamnables, mais qui prévalaient depuis toujours dans la quasi-totalité des sociétés humaines. Cela ne diminue ni n’excuse le mal commis et le devoir de réparation qui en découle, mais il est injuste d’instruire ici un procès anachronique. On reconnaîtra aussi que, sur ce plan, notre société s’est efforcée de s’amender et a évolué dans la bonne direction. Il reste un long chemin à parcourir, certes, mais pourquoi ignorer ce qui a été fait ?

L’avenir

On peut étendre la portée de cette remarque. Depuis quelques décennies, sous l’impulsion de leaders et de mouvements méritoires, notre société a fait d’importants progrès en matière de respect des droits de la personne. La condition de toutes les catégories sociales défavorisées s’en est trouvée améliorée : celle des femmes (et des enfants), celle des immigrants et des minorités, celle des personnes handicapées. Du côté des Autochtones, on assiste depuis quelque temps à une nouvelle prise de conscience — fortement favorisée, on doit en convenir, par l’action des Autochtones eux-mêmes. Là aussi, des progrès incontestables ont été enregistrés, parmi lesquels il faut compter une image plus positive de ces nations dans la population.

Ces avancées, encore une fois, restent très insuffisantes. Le mouvement d’ouverture envers les exclus, les défavorisés, doit se poursuivre et même prendre de l’ampleur. Sur quelques fronts, notre société a un devoir de réparation, ce qui exige le développement d’un sens des responsabilités collectives et des engagements parmi l’ensemble de la population. Mais il faut pour cela créer des dispositions favorables, un désir de justice et d’action. Il y aurait profit aussi à situer cette entreprise dans la continuité des luttes passées plutôt que de les dédaigner.

Or, ce désir, ce besoin d’engagement, cette volonté de réparation, de reconstruction et de progrès, tout cela risque d’être compromis par l’essor d’un discours radical et trompeur de la faute, de l’ignominie et de la honte, propre à détruire nos motifs légitimes de fierté. C’est un discours qui ne sème que de la mauvaise conscience, du ressentiment, du dédain de soi et de la paralysie. Sur ce genre de terreau, il ne vient que des épines.

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