Nul n’est « voleur de langue »

On voulait faire du Québec une société «aussi française que l’Ontario était une société anglaise», rappelle l’auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir On voulait faire du Québec une société «aussi française que l’Ontario était une société anglaise», rappelle l’auteur.

Ce n’est pas la première fois que je lis sous la plume de l’écrivain Marco Micone (« Du “racisme” linguistique », Le Devoir du 24 novembre 2022) qu’il « serait honteux que les “voleurs de jobs” de l’après-guerre deviennent maintenant des “voleurs de langue” ». Je me rappelle très bien cette époque antérieure à la Révolution tranquille où quelques adultes de mon entourage voyaient dans nos immigrants venus d’Italie, de Grèce ou de Pologne des « voleurs de jobs » que des Québécois francophones en chômage auraient pu occuper. « Charité bien ordonnée commence par soi-même », disait-on alors.

Deux décennies plus tard, ce que j’ai retenu du débat linguistique des années 1970 autour des lois 22 (1974) et 101 (1976), c’est une invitation aux immigrants de s’approprier la langue de la majorité, le français, plutôt que d’opter pour l’anglais. Rappelons que l’on voulait faire du Québec une société « aussi française que l’Ontario était une société anglaise ». En obligeant les enfants des immigrants à faire leur scolarisation primaire et secondaire dans les mêmes écoles que les enfants de la population native du Québec, la majorité francophone signifiait aux immigrants de l’époque — comme à ceux d’aujourd’hui par ailleurs —, qu’ils devaient apprendre le français et en faire usage.

Ainsi, la volonté gouvernementale qui sous-tendait les lois linguistiques des années 1970 se situait aux antipodes du « vol de langue ». Il s’agissait manifestement d’une invitation non équivoque de s’approprier la langue de la majorité afin de favoriser le vivre-ensemble en français au Québec. Il faut comprendre ici que les lois 22 et 101 voulaient mettre fin au français-langue-vernaculaire-réservée-aux-seuls-francophones-dits-de-souche. J’espérais que ce fut une bonne fois pour toutes. Un demi-siècle plus tard, ce n’est pas encore le cas.

Les économistes ont démontré que « l’analyse classique de l’offre et de la demande [peut aider à] comprendre l’impact des politiques […] linguistiques […] sur l’utilisation du français au Québec et sur la valeur de cette langue » (François Vaillancourt, dans Analyse économique des politiques linguistiques au Québec : 40 ans de Loi 101). Contrairement aux biens de consommation courante, dont les prix augmentent avec la rareté, dans le cas d’un réseau de communication, c’est le contraire qui se produit. En effet, plus le réseau est vaste, plus il est dans l’intérêt de tous d’y accéder. Vue dans cette perspective, l’idée même du « vol de langue » devient obsolète.

Il n’y a donc aucun parallèle à faire entre les « voleurs de jobs » de jadis et les prétendus « voleurs de langue » qui seraient à l’oeuvre au Québec depuis un demi-siècle.

Hélas, il y a plus. Comble de malheur, M. Micone a fait une erreur de lecture d’un article de Mario Beaulieu, député du Bloc québécois à Ottawa, article qui a suscité sa dernière intervention publique dans Le Devoir. En effet, nulle part dans ce texte paru dans Le Devoir du 17 novembre il n’est question de « langue maternelle française ». Or, parmi les 11 autres cosignataires de l’article du député bloquiste, je reconnais deux Anglo-Ontariens d’origine qui sont devenus d’éminents Franco-Québécois. Il y a gros à parier qu’ils n’auraient pas appuyé cet article si M. Beaulieu avait limité le fait français au Québec et aux seules personnes dont c’est la première langue apprise dans l’enfance.

Quand M. Beaulieu affirme qu’« une étude de l’Office québécois de la langue française (OQLF) [prévoit] un effondrement du poids des francophones au Québec, de 81,6 % en 2011 à 73,6 % en 2036 », pour une perte de 8 points en 25 ans, il fait allusion à la langue parlée le plus souvent à la maison. On en trouve la preuve dans l’ouvrage cité, soit Scénarios de projection de certaines caractéristiques linguistiques de la population du Québec (2011-2036). S’il s’était intéressé à la langue maternelle française, la même source montre que l’effondrement aurait été de 10 points, soit de 78,9 % à 68,9 %.

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