SOS, solidarité pour contrer la crise pédiatrique

«Le port universel de masques dans les espaces clos achalandés, y compris dans les écoles, est nécessaire pour protéger nos enfants et notre système de santé», écrit l’auteur.
Paul Chiasson La Presse canadienne «Le port universel de masques dans les espaces clos achalandés, y compris dans les écoles, est nécessaire pour protéger nos enfants et notre système de santé», écrit l’auteur.

L’auteur est pédiatre urgentiste et professeur adjoint à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université McGill. Il s’implique dans le collectif Soignons la justice sociale et a écrit le livre primé «Plus aucun enfant autochtone arraché. Pour en finir avec le colonialisme médical canadien» (Lux Éditeur, 2021).

Au début de la pandémie, François Legault avait déclaré : « Je suis fier de voir la solidarité, la collaboration, l’entraide qui règnent actuellement au Québec, particulièrement dans le réseau de la santé et des services sociaux. »

En dépit d’un moral qui bat de l’aile depuis longtemps — et empiré par la pandémie —, cette résilience est toujours présente au sein des établissements de santé pour aider le personnel à faire face à la grave crise pédiatrique actuelle. Le réseau a répondu présent pour une énième fois encore.

En contrepartie, les bons voeux du premier ministre ont été remplacés par de vieux réflexes partagés par une bonne partie de la classe politique : une approche néolibérale prônant les libertés individuelles et une privatisation qui va saigner davantage le système public. Ce sont ces valeurs faisant tristement partie du discours dominant au Québec qui risquent d’être léguées à nos enfants. L’objectif de passer à travers la crise pandémique collectivement — sans laisser qui que ce soit pour compte — est mis à rude épreuve.

Certains groupes d’enfants (provenant de familles appauvries ou vivant avec des handicaps et des maladies chroniques, les Autochtones et certains groupes racisés, les migrants, etc.) ont la santé et/ou un accès à des soins de santé plus précaires. Une étude publiée cet été par une équipe du CHU Sainte-Justine démontre que les enfants vivant dans les zones les plus défavorisées de Montréal étaient plus à risque de contracter la COVID-19 durant les premières vagues de la pandémie. Leurtaux d’hospitalisation était aussi deux fois supérieur à celui des enfants vivant dans les zones les plus privilégiées.

Un rapport du Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI) portant sur le VRS (virus respiratoire syncytial) a identifié cet été plusieurs groupes de nourrissons à risque d’hospitalisation et de décès : prématurés, inuits, ceux avec une maladie chronique (pulmonaire, cardiopathie congénitale, immunodéprimé).

Le Dr Saleem Razack vient de terminer son mandat comme chef de service médical à l’unité de soins intensifs pédiatriques à l’Hôpital de Montréal pour enfants, où il travaillait depuis presque 30 ans. Il me confirme que la présente crise frappe les enfants vulnérables — et « vulnérabilisés » — de manière démesurée. Sans suffisamment de jours de congé de maladie payés, les familles souvent déjà marginalisées (« anges gardiens », travailleuses en milieu de garde, personnes qui font du travail précaire, etc.) voient les conséquences de ces iniquités en santé amplifiées. Le système de santé public peut aider à mitiger les iniquités sociétales, mais nous devons diminuer la transmission virale afin de le garder à flot.

La « superposition » des protections de santé publique pour la COVID-19 devrait calmer la tempête virale qu’on vit présentement. L’annonce de la gratuité du vaccin contre l’influenza pour toute la population est une bonne nouvelle, mais le port universel de masques dans les espaces clos achalandés, y compris dans les écoles, est nécessaire pour protéger nos enfants et notre système de santé.

La Santé publique au Québec a reconnu tardivement la transmission par voie aérienne du SRAS-CoV-2. Sur quelle base justifie-t-elle maintenant son refus de recommander le port du masque en milieu scolaire ? Le directeur national de santé publique a expliqué que cette décision découle de « beaucoup de discussions avec des pédiatres ». Pourtant, il y a des pédiatres au Canada et au Québec qui prônent l’inverse. Le Dr Jesse Papenburg, pédiatre infectiologue et vulgarisateur hors pair, vante les mérites du port universel du masque, y compris à l’école, comme mesure transitoire pour passer à travers cette crise. Il soutient ainsi la recommandation du Collège des médecins du Québec.

La position de la santé publique laisse perplexe puisqu’il n’y a pas d’étude convaincante qui démontre la nuisibilité du port du masque en milieu scolaire. En contrepartie, une vaste étude innovatrice publiée dans le prestigieux New England Journal of Medicine ce mois-ci démontre que le port universel du masque a réduit les taux de COVID-19 durant la première vague Omicron dans la région métropolitaine de Boston.

L’éditorial qui accompagne l’étude explique que le port universel du masque répartit un faible coût sur l’ensemble de la société tout en limitant les conséquences néfastes de la COVID-19 sur des populations qui ont déjà été rendues vulnérables par le racisme structurel et d’autres inégalités, y compris en milieu scolaire. En somme, une approche solidaire est une décision politique… et sociétale.

La Dre Joanne Liu, pédiatre urgentiste, ancienne présidente de Médecins sans frontières et experte mondialement reconnue en gestion de pandémie, m’explique qu’agir en « solidarité les uns envers les autres est fondamental pour se sortir le plus indemne possible collectivement de cette pandémie et aussi pour faire face aux menaces transfrontalières de l’heure », notamment l’urgence climatique. Elle parle souvent de l’importance de donner l’espace aux jeunes pour qu’ils exercent leur leadership.

Durant la vague Omicron, des étudiants ont mené des mouvements de protestation pour la santé et la sécurité collectives face à la COVID-19 au Canada et aux États-Unis. Lors d’une entrevue, Catlyn Savado, membre du Chicago Public Schools Radical Youth Alliance (Chi-RADS), avait dit : « On ne laisse pas notre humanité à la porte en entrant à l’école. »

L’exemple responsable et bienveillant de ces jeunes nous offre une belle leçon pour passer à l’action. Face à la crise actuelle en pédiatrie, la solidarité reste notre meilleur outil pour nous assurer qu’aucun enfant ne sera laissé pour compte. Les instances de santé publique et le gouvernement du Québec sont-ils à l’écoute ? La population est-elle prête à se solidariser, cette fois pour le bien de nos enfants ? Nous n’avons pas de temps à perdre.

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